Après deux années marquées par une certaine prudence des investisseurs, le premier semestre 2025 a sonné le réveil de la tech africaine. Les startups du continent ont levé 1,35 milliard de dollars en six mois, soit une hausse de 78 % par rapport à la même période en 2024. Un signal clair : malgré un contexte mondial encore incertain, les solutions portées par les entrepreneurs africains suscitent à nouveau un intérêt marqué, tant localement qu’auprès des investisseurs internationaux. Et l’Afrique francophone, longtemps restée en marge, s’impose désormais comme une zone stratégique, notamment sur des verticales comme la fintech, la santé, l’énergie ou encore la logistique.
Derrière ces chiffres spectaculaires, certains secteurs tirent clairement leur épingle du jeu. Sans surprise, la fintech reste la locomotive de la tech africaine. Mais autour d’elle, de nouveaux domaines gagnent en maturité : la santé numérique, la logistique urbaine, les technologies agricoles et même l’énergie propre.
La fintech en position de force
2025 confirme une tendance de fond : la fintech reste le secteur roi, représentant à elle seule près de la moitié des financements enregistrés sur le continent. Ce succès s’explique par un besoin toujours aussi criant d’inclusion financière, combiné à l’adoption massive du mobile dans les usages quotidiens.

Le secteur financier reste, sans surprise, le moteur de l’innovation africaine. La fintech a capté à elle seule 45 % des financements du semestre, soit environ 640 millions de dollars. Une performance qui reflète une reprise solide après un creux historique, où la part de ce secteur était tombée à 28 % il y a un an et demi.
Et cette dynamique, l’Afrique francophone y contribue pleinement.
Sans surprise, la fintech reste le secteur dominant, concentrant à elle seule 45 % des financements du semestre (environ 640 millions de dollars). Ce chiffre, conforme à celui de 2024, confirme une remontée notable après une baisse prolongée, où la part du secteur était tombée à 28 %. Sur les 12 derniers mois glissants, la fintech représente désormais 51 % des investissements, presque à son record historique.
En tête, Wave, active au Sénégal, en Côte d’Ivoire et désormais au Cameroun, a marqué l’année avec la plus grosse levée de fonds en Afrique francophone : un emprunt de 137 millions de dollars. Ce financement conforte sa position de leader sur le mobile money et les paiements inclusifs.
Autre champion francophone, Djamo, la fintech ivoirienne spécialisée dans les cartes et la gestion budgétaire, a levé 17 millions de dollars, soit la plus grosse levée de fonds jamais enregistrée en Côte d’Ivoire.
De leur côté, les startups d’Afrique du Nord maintiennent une dynamique soutenue. En Égypte, pays inclus dans cette dynamique linguistique, Bokra a levé 59 millions de dollars via une émission de sukuk, et MNT-Halan, à travers sa filiale Tasaheel, a réalisé une émission obligataire de 50 millions de dollars. En juin, Amazon a pris une participation de 3,95 % dans la fintech égyptienne Valu, quelques semaines après son introduction à la bourse du Caire (EGX). Toujours en Égypte, la start-up PALM, spécialisée dans l’épargne basée sur des objectifs, a levé 7 millions de dollars en amorçage, un financement mené par 4DX Ventures. ElGameya, autre acteur égyptien, a pour sa part levé un montant à sept chiffres (en dollars), destiné à renforcer ses solutions d’épargne communautaire. La startup égyptienne Money Fellows, pionnière dans la digitalisation des cercles d’épargne informels (Rosca), a également bouclé un tour de table de 13 millions de dollars, co-dirigé par le fonds marocain Al Mada Ventures
Le Maroc n’est pas en reste. La startup PayTic a levé 4 millions de dollars pour soutenir son expansion en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne francophone. Quant à ORA Technologies, elle a mobilisé 7,5 millions de dollars en série A, avec le soutien d’investisseurs marocains, dont Azur Innovation Management, confirmant la montée en puissance d’un écosystème local d’investissement.
Cette diversité géographique dans les levées souligne une réalité constante : les services bancaires classiques restent inaccessibles à une large part de la population africaine. En comblant ce vide, les fintechs africaines ne se contentent plus de reproduire des modèles venus d’ailleurs. Elles inventent leurs propres codes, façonnés par les réalités du terrain, des usages mobiles massifs et une capacité d’adaptation qui fait désormais école.
Énergie : le deuxième pilier de l’investissement
L’énergie, notamment verte, arrive en deuxième position des financements avec 220 millions de dollars, soit 20 % du total.

Si le Kenya a capté les montants les plus élevés grâce à Burn Manufacturing (85 M$) et PowerGen (55 M$), l’Afrique francophone s’illustre à travers des projets innovants.
En Tunisie, Kumulus Water a levé 3,5 millions de dollars pour ses générateurs atmosphériques d’eau potable. Le pays bénéficie aussi d’un engouement croissant autour de la décarbonation des usages industriels.
La healthtech gagne en légitimité
Les montants levés dans la santé numérique sont encore modestes en comparaison de la fintech, néanmoins le secteur connaît une montée en puissance significative en 2025, avec une percée notable des startups d’Afrique francophone.

Avec 160 millions de dollars levés, la healthtech représente 11 % des financements. Si une grande partie provient du rachat de la sud-africaine HearX par l’américaine Eargo (100 M$), l’Afrique francophone s’impose progressivement comme un acteur structurant.
Un signal fort est venu de Dakar, où la Société Financière Internationale (IFC) a investi 10 millions de dollars dans Kera Health Platforms, une startup qui conçoit des solutions numériques pour améliorer l’accès aux soins de santé dans les zones défavorisées. Quelques semaines plus tard, c’est Eyone Medical, également basée au Sénégal, qui annonçait une levée de 3 millions de dollars auprès de Oyass Capital, nouveau fonds d’investissement sénégalais soutenu par l’État. Ces deux opérations démontrent la volonté croissante des institutions publiques et privées de soutenir des innovations locales, à fort impact social.
La Côte d’Ivoire entre quand même dans le lot. Avec des solutions comme Meditect, qui lutte contre la contrefaçon de médicaments grâce à la blockchain, les startups ivoiriennes bénéficient de programmes comme Investing in Innovation Africa (i3), financé notamment par la Fondation Bill & Melinda Gates, qui octroie des financements allant jusqu’à 225 000 dollars. Meditect, déployée également au Sénégal et en France, représente ainsi une vitrine de l’innovation e-santé en Afrique de l’Ouest francophone.
Bien que les montants levés par le secteur de la healthtech restent modestes par rapport à la fintech, plusieurs levées francophones remarquables dont Kera Health (10 M $) et Eyone Medical (3 M $),témoignent d’un intérêt croissant pour l’innovation en santé numérique, notamment dans l’espace UEMOA.
La mobilité et la logistique connectée : l’Afrique francophone montre la voie
Le développement de la tech africaine ne se limite plus aux plateformes purement digitales. En 2025, un basculement s’opère vers des innovations plus tangibles, à la croisée des infrastructures physiques et du numérique. Et dans cette transition, les startups d’Afrique francophone s’imposent comme des moteurs d’innovation, en particulier dans les domaines de la mobilité connectée et de la logistique urbaine intelligente.

Le signal le plus fort est venu de Gozem, startup implantée en Afrique de l’Ouest francophone (notamment au Togo et au Bénin). Cette plateforme hybride de covoiturage, de financement de véhicules et de services de mobilité vient de lever 30 millions de dollars dans le cadre d’un tour de série B. Ce tour, le plus important du secteur à ce jour en Afrique pour 2025, a été soutenu par SAS Shipping Agencies Services, Asia Africa Investment and Consulting et Al Mada Ventures, un fonds d’investissement panafricain basé au Maroc. Cette levée confirme à la fois la solidité du modèle de Gozem et la montée en puissance de la mobilité-fintech à la francophone, capable de répondre aux défis du transport, du financement et de la traçabilité dans les villes secondaires africaines.
En comparaison, d'autres levées plus modestes ont été enregistrées dans le reste du continent : Nowlun en Égypte (600 000 $) pour la modernisation de ses opérations de fret par l’IA, Taager en Égypte (6,8 M $), Leta au Kenya (5 M $) pour la logistique automatisée, et Kofa au Ghana (4,3 M $) pour le développement de véhicules électriques.
Afrique francophone : premier de cordée sur le plan régional
Sur le plan régional, l’Afrique de l’Ouest domine très nettement les investissements logistique-mobilité, avec 30,3 millions de dollars levés, largement tirés par Gozem. Loin derrière, l’Afrique de l’Est enregistre 5,3 millions répartis entre quatre transactions. L’Afrique du Nord, pourtant en général très dynamique, n’a capté que 7,2 millions. L’Afrique centrale et l’Afrique australe ferment la marche avec chacune 400 000 dollars.
Cette dynamique prouve que les investisseurs croient en la capacité des modèles francophones à combiner impact et rentabilité, en particulier sur les axes transport et services financiers embarqués.
L’intelligence artificielle s’intensifie en Afrique francophone
L’engagement dans l'intelligence artificielle progresse significativement au sein de l’Afrique francophone, tant du côté des startups que des grandes institutions.

Au Maroc, ToumAI fait figure de pionnière. Elle a récemment levé 10,5 millions de dirhams (soit environ 1 M€) auprès de fonds de renom tels qu’Orange Ventures, Digital Africa, Launch Africa et Madica Ventures, dans le cadre d’un financement destiné à accélérer le déploiement de HolistiCX, sa plateforme d’IA conversationnelle multilingue adaptée aux réalités culturelles africaines. Tirant parti du programme Orange Fab Maroc, ToumAI mise sur l’analyse émotionnelle des conversations et l’adaptation automatique des réponses pour optimiser l’expérience client dans toute la francophonie.
Plus ambitieux encore, ZeroEntropy, une startup marocaine basée à San Francisco (YC W25), a levé 4,2 millions de dollars pour son moteur RAG (Retrieval‑Augmented Generation), technologie clé dans l’amélioration de la qualité des réponses des modèles de langage. Dirigée par Ghita Houir Alami, ZeroEntropy ambitionne de devenir l’infrastructure de référence pour les applications d’intelligence artificielle avancée, en complétant les modèles existants par une couche de recherche intelligente ultra‑performante.
Dans le secteur traditionnel, Attijariwafa bank, via son programme Open Start by Wenov, se positionne comme un acteur majeur de l’innovation IA au service de la bancassurance en Afrique francophone. Le groupe a lancé un appel à collaboration avec des startups pour intégrer des solutions AI capables d’optimiser l’expérience client, la détection de fraudes ou encore la personnalisation des offres bancaires, un signal fort de l’intérêt porté à l’IA par les institutions établies.
Ces mobilisations illustrent un virage stratégique : l’intelligence artificielle est considérée comme un levier incontournable de compétitivité, et les acteurs francophones s’équipent pour jouer un rôle visible sur la scène mondiale de la tech émergente.
Une préférence pour les startups matures… et peu de place pour les femmes
Autre tendance marquante : le financement par emprunt représente à lui seul 19,5 millions de dollars, preuve que les startups plus matures sont favorisées, notamment celles disposant déjà d’un modèle de revenus récurrents. Le nombre limité de tours d’amorçage, suggère une certaine frilosité vis-à-vis des jeunes pousses dans ce secteur.
Enfin, le constat reste amer du côté de la parité. Les startups fondées ou cofondées par des femmes continuent d’être quasi absentes de ce segment, ne captant moins de 1 % du financement total dans la logistique et la mobilité. Une donnée qui rappelle l’urgence de repenser les critères d’accès au financement pour favoriser une innovation plus inclusive.
Par ailleurs, les investisseurs africains prennent une part croissante dans les levées de fonds. En juin 2025, plus de 40 % des montants levés venaient de fonds panafricains ou de family offices locaux. Ce basculement progressif est une bonne nouvelle pour la souveraineté de l’écosystème, et pour une meilleure adaptation aux besoins du terrain.
2025 est l’année de la consolidation pour la tech africaine. La fintech reste en tête, mais elle n’est plus seule. La santé numérique, la logistique, l’agriculture et l’énergie propre gagnent en crédibilité, et s’imposent comme les futurs piliers de la transformation du continent.
Les investisseurs ne cherchent plus seulement des modèles reproductibles, mais des innovations ancrées, durables, et à fort impact. Une dynamique qui pourrait bien redéfinir, pour de bon, le rôle de la technologie dans le développement africain.