Pendant longtemps, les systèmes de paiement africains reposaient essentiellement sur les banques traditionnelles. Mais avec l’explosion du mobile money, des fintechs et des plateformes numériques, le centre de gravité de la finance africaine s’est progressivement déplacé.
Aujourd’hui, dans plusieurs pays francophones, le téléphone mobile est devenu le principal outil financier du quotidien. Des millions d’Africains utilisent désormais leur wallet mobile pour transférer de l’argent, payer des factures, acheter ou recevoir des fonds sans jamais passer par une agence bancaire classique. Cette transformation a profondément redistribué les rapports de force.
Car derrière chaque paiement se cache désormais une question stratégique : qui contrôle réellement les rails financiers africains ?
Les banques centrales gardent le contrôle juridique du système
Officiellement, les systèmes de paiement restent sous le contrôle des banques centrales. Dans l’espace UEMOA, la BCEAO encadre les établissements financiers, supervise les infrastructures de paiement et définit les règles autour du mobile money, des virements et de la monnaie électronique. Même logique dans la zone CEMAC avec la BEAC ou dans les autres pays africains disposant de leurs propres institutions monétaires.
Sur le plan réglementaire, ces institutions contrôlent :
qui peut émettre de la monnaie électronique, comment les transactions sont compensées et quelles licences permettent d’opérer sur le marché. Mais ce pouvoir reste principalement institutionnel.
Car le contrôle opérationnel du quotidien s’est progressivement déplacé vers d’autres acteurs beaucoup plus proches des utilisateurs.
Les opérateurs télécom sont devenus les banques de masse africaines
Dans la pratique, ce sont surtout les opérateurs mobile money qui dominent aujourd’hui les usages. Orange Money, MTN Mobile Money, Airtel Money, Moov ou Wave ont progressivement construit une infrastructure financière parallèle à celle des banques traditionnelles.
Leur force est immense. Ils contrôlent la relation avec l’utilisateur final, les réseaux d’agents, le cash-in et le cash-out mais aussi une quantité massive de données transactionnelles.
Dans plusieurs pays africains, les volumes du mobile money dépassent désormais largement les paiements bancaires classiques de détail. Selon les données reprises par la GSMA, l’Afrique concentre plus de la moitié des comptes mobile money dans le monde. Et même si juridiquement les telcos ne sont pas toujours considérés comme des banques à part entière, ils sont devenus les véritables opérateurs de la finance quotidienne africaine. Les régulateurs supervisent. Les telcos exécutent.
Les banques restent les gardiennes du système international
L’essor du mobile money a affaibli le monopole historique des banques sur les paiements de masse. Mais les banques commerciales conservent un pouvoir stratégique considérable. Elles restent les portes d’entrée vers le système financier mondial à travers SWIFT, les règlements internationaux, les cartes Visa et Mastercard ou encore les opérations en devises.
Autrement dit, même lorsqu’un paiement démarre depuis un wallet mobile africain, une grande partie des flux internationaux continue de reposer sur des infrastructures bancaires mondiales.
Les banques deviennent progressivement des couches de back-end pour les nouveaux acteurs digitaux, mais elles restent incontournables pour connecter l’Afrique au système financier international.
Les fintechs africaines orchestrent les flux sans encore contrôler les rails
Une nouvelle génération de fintechs africaines cherche désormais à fluidifier les paiements numériques. Des acteurs comme CinetPay ou CashPay développent des plateformes capables d’agréger mobile money, cartes bancaires et paiements marchands à travers une seule infrastructure technique. Leur ambition est moins de créer une nouvelle monnaie que de simplifier et orchestrer les flux existants.
Mais malgré leur agilité, ces fintechs restent tout de même dépendantes de certains outils. Ce notamment des APIs des opérateurs mobile money, des banques pour les comptes de règlement et des licences accordées par les régulateurs.
Leur véritable force se situe surtout dans l’expérience utilisateur et dans la capacité à exploiter intelligemment les données générées par les transactions.
PAPSS veut réduire la dépendance africaine à SWIFT
Face à cette dépendance historique aux infrastructures occidentales, plusieurs initiatives africaines tentent désormais de reprendre la main. C’est notamment le cas du PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) porté par Afreximbank.
Son objectif est de permettre des paiements transfrontaliers africains instantanés en devises locales sans passer systématiquement par le dollar, l’euro ou les correspondants bancaires occidentaux. Derrière cette initiative technique se cache en réalité une bataille de souveraineté financière.
Aujourd’hui encore, la majorité des paiements internationaux africains repose sur SWIFT, Visa, Mastercard et les banques correspondantes européennes ou américaines. L’Afrique utilise encore largement des rails financiers conçus et contrôlés hors du continent.
Le véritable trésor des paiements, ce sont les données
Au-delà de l’argent lui-même, une autre bataille beaucoup plus discrète se joue : celle des données.
Chaque transaction révèle des informations stratégiques sur les habitudes de consommation, les comportements financiers, les profils de risque ou encore les futurs scores de crédit. Les opérateurs télécom disposent aujourd’hui d’un avantage massif sur les populations peu bancarisées grâce aux données mobiles et transactionnelles. Les banques gardent la main sur les entreprises et les clients formels. Les fintechs, elles, cherchent à devenir des couches d’intelligence capables d’exploiter ces données grâce au scoring, à l’analytics et à l’intelligence artificielle.
Dans cette nouvelle économie numérique, les données financières deviennent presque aussi stratégiques que les flux monétaires eux-mêmes.
Une cohabitation sous tension permanente
Au fond, aucun acteur ne contrôle totalement les paiements en Afrique francophone. Le système repose aujourd’hui sur une cohabitation complexe entre banques centrales, opérateurs télécom, banques commerciales, fintechs et infrastructures internationales. Mais plusieurs batailles pourraient redistribuer les cartes dans les prochaines années : l’interopérabilité entre wallets et banques, les paiements transfrontaliers africains, la régulation des données et le contrôle des infrastructures numériques.
Le véritable enjeu dépasse désormais le mobile money ou les fintechs. La question qui se pose est de savoir qui possédera demain les infrastructures sur lesquelles circulera l’économie numérique africaine ?