L’Afrique francophone est en train de devenir, discrètement, l’une des frontières les plus prometteuses pour l’entrepreneuriat. Avec près de 300 millions d’habitants, environ 300 milliards de dollars de PIB, et plusieurs des économies les plus dynamiques et les plus stables du continent, la région est bien plus attractive qu’elle ne le laisse paraître à première vue.
Ajoutez à cela une monnaie arrimée à l’euro depuis des décennies, une inflation maîtrisée entre 2 et 4 %, contre jusqu’à 15 % au Nigeria ou en Égypte, ainsi qu’une population jeune et en forte croissance : les bases pour bâtir des entreprises solides et durables sont clairement réunies.
Mais pour comprendre pleinement cette opportunité, il faut aussi reconnaître les raisons des hésitations des investisseurs. De nombreux pays francophones semblent petits. Le Sénégal compte 18 millions d’habitants. La Côte d’Ivoire en compte 28 millions. À titre de comparaison, Lagos ou le Grand Caire dépassent chacun les 20 millions d’habitants à eux seuls. Pris isolément, il est compréhensible que les investisseurs s’interrogent sur la capacité de ces marchés à générer des résultats de grande ampleur.
Pourtant, cette lecture est incomplète. L’Afrique francophone n’est pas une juxtaposition de petits marchés isolés. C’est l’une des régions les plus intégrées du continent, avec une langue commune, une monnaie partagée et des cadres réglementaires similaires. Dans un écosystème encore jeune, des catégories entières restent à construire. Les fondateurs évoluent dans un véritable « océan bleu », avec la possibilité de définir les marchés plutôt que de s’inscrire dans une compétition déjà saturée.
Ayant évolué à la fois comme investisseur et comme fondateur, j’ai observé cette transformation de l’intérieur. La région évolue rapidement, et avec elle, la manière de lever des fonds.
Pourquoi les fondateurs peinent encore à lever des fonds
Le premier frein reste la perception de la taille des marchés. Malgré des fondamentaux solides, de nombreux investisseurs considèrent encore les marchés francophones comme trop limités pour générer des rendements significatifs. Cette perception réduit mécaniquement le nombre d’investisseurs prêts à s’y intéresser.
Le second défi concerne l’infrastructure. Les investisseurs partent souvent du principe que des réseaux logistiques matures, des API fintech fiables ou encore des partenaires bancaires sont déjà en place. En réalité, ces éléments restent fragmentés. Les fondateurs doivent construire des solutions complètes, à la fois produits et infrastructures. Cela soulève des interrogations sur la scalabilité et l’efficacité du capital.
Le troisième enjeu est celui de l’éducation. Beaucoup d’investisseurs ne maîtrisent pas les spécificités de la région. Les fondateurs doivent expliquer pourquoi certaines solutions sont full-stack, pourquoi les paiements nécessitent des infrastructures spécifiques, et pourquoi les intégrations ne peuvent pas toujours se faire via API. Sans ce contexte, les investisseurs s’appuient sur des indicateurs superficiels.
Enfin, la maturité des startups a longtemps été un frein. Métriques insuffisantes, storytelling peu structuré, ambition limitée… Beaucoup de projets se positionnaient comme locaux, sans démontrer une capacité à construire des entreprises à grande échelle.
Le tournant Wave
La levée de 200 millions de dollars en Série A par Wave a marqué un changement majeur. Elle a prouvé qu’une entreprise opérant dans un marché francophone pouvait atteindre une échelle comparable à celle des grandes startups internationales.
Cette réussite a démontré que la profondeur de marché et la qualité d’exécution peuvent compenser la taille perçue d’un pays. Depuis, les investisseurs révisent progressivement leur lecture, et les fondateurs élèvent leurs ambitions.
Les stratégies qui émergent
Trois approches se dessinent aujourd’hui.
La première consiste à approfondir un marché clé. Une entreprise capable de toucher une large part des acteurs économiques d’un pays peut générer une valeur significative, même dans un marché de taille modeste.
La deuxième repose sur l’expansion régionale. Les similarités entre les pays francophones permettent de répliquer des modèles avec peu d’adaptations.
La troisième consiste à utiliser l’Afrique francophone comme base avant de s’étendre vers des marchés plus larges.
Chez Maad, nous avons fait le choix de la profondeur. En opérant dans une seule ville, Dakar, nous avons atteint 65 millions de dollars de GMV annualisé. Cela confirme une réalité : la pénétration crée la valeur.
Ce que les fondateurs doivent changer
Attirer du capital impose une évolution des pratiques.
Les fondateurs doivent adopter des standards internationaux, structurer leurs métriques et construire des entreprises capables de lever des fonds à l’échelle globale.
Ils doivent également contextualiser leur marché sans s’y enfermer, en laissant la traction démontrer la solidité de leur modèle.
Enfin, il devient essentiel de montrer comment des marchés perçus comme petits peuvent devenir des opportunités majeures à travers la profondeur et la réplication.
Une rampe de lancement, plus qu’un marché
Les prochaines grandes réussites africaines ne resteront pas confinées à l’Afrique francophone. Elles y naîtront, avant de s’étendre vers des marchés plus larges.
Les contraintes locales moins de capital, moins d’infrastructures, deviennent des forces. Elles obligent à construire des modèles plus résilients, plus efficaces et mieux adaptés.
L’Afrique francophone n’est plus un écosystème périphérique. Elle devient une rampe de lancement.
Les petits marchés deviennent grands lorsqu’on touche un grand nombre de vies. Wave l’a prouvé. D’autres suivent. Beaucoup suivront.
A propos de Sidy Niang
Sidy Niang est cofondateur et CEO de Maad, une startup sénégalaise qui développe une plateforme permettant de digitaliser les opérations commerciales et d’optimiser la prise de décision.
Fondée en 2020, Maad s’attaque à un défi majeur du commerce africain : une distribution fragmentée et inefficace. Sa solution connecte fournisseurs et détaillants pour simplifier les commandes, les paiements et la logistique.
Sidy est diplômé de CentraleSupélec en France. Il a débuté sa carrière chez Louis Vuitton, puis a travaillé chez Millicom (Tigo), BNP Paribas, Mediterrania Capital Partners, avant de rejoindre l’IFC.