Pendant longtemps, banques et startups ont évolué dans des univers relativement distincts. Les premières disposaient de réseaux, de capitaux, d'une expertise réglementaire et d'une relation ancienne avec leurs clients, tandis que les secondes s'appuyaient davantage sur la technologie, l'agilité et leur capacité à expérimenter rapidement de nouveaux produits.
Cette différence de fonctionnement a longtemps nourri une forme de distance, voire de méfiance. Pour une banque, collaborer avec une jeune entreprise encore en phase de développement pouvait représenter un risque opérationnel, réglementaire ou réputationnel. Pour une startup, entrer dans les processus d'un grand établissement financier pouvait au contraire ralentir considérablement son développement.
Le contexte évolue pourtant. La Côte d'Ivoire comptait 29 banques agréées à fin 2025, auxquelles s'ajoutent désormais plusieurs établissements de paiement issus de la nouvelle réglementation de la BCEAO. Au 28 février 2026, neuf établissements de paiement étaient agréés dans le pays, parmi lesquels Djamo, Julaya et CinetPay. À l'échelle de l'UEMOA, 31 établissements de paiement étaient agréés.
Cette évolution traduit une transformation plus profonde du paysage financier. Les banques ne sont plus les seules à proposer des services numériques et les fintechs ne cherchent pas toutes à devenir des banques. Entre les deux se développe progressivement un espace dans lequel les entreprises peuvent devenir partenaires, fournisseurs de technologies, distributeurs ou infrastructures de services financiers.
Les startups ont besoin des banques
Pour beaucoup de fintechs, la banque reste un partenaire difficile à contourner. Même lorsqu'une startup possède une excellente technologie et une expérience utilisateur plus moderne, elle doit pouvoir s'appuyer sur des infrastructures financières, des mécanismes de conformité, des systèmes de paiement et une connaissance du risque qu'il serait coûteux de reconstruire seule.
Cette complémentarité apparaît clairement dans les modèles développés par certaines entreprises ivoiriennes. HUB2 travaille par exemple sur l'interconnexion des moyens de paiement et fournit une infrastructure utilisée par différents acteurs financiers. Jèko cherche à faciliter les paiements des commerçants tout en créant progressivement les conditions d'un meilleur accès aux services financiers. FABA FINANCE, de son côté, se positionne comme une passerelle entre les emprunteurs et les institutions financières.
Dans ces différents cas, la startup n'a pas nécessairement vocation à remplacer la banque. Elle peut plutôt lui apporter une technologie, une nouvelle clientèle ou une capacité de distribution qu'elle aurait plus de difficultés à développer seule.
Cette complémentarité devient particulièrement intéressante lorsqu'on regarde le financement des petites entreprises. Les PME africaines disposent souvent de peu de données financières structurées, ce qui complique l'évaluation de leur risque par les établissements traditionnels. Une fintech capable de digitaliser leurs transactions ou de mieux structurer leurs données peut alors contribuer à rendre ces entreprises plus lisibles pour les institutions financières.
Les banques ont également besoin des startups
La relation ne fonctionne toutefois pas dans un seul sens. Les banques ont elles aussi beaucoup à gagner d'une collaboration avec les startups, notamment parce qu'elles doivent répondre à des clients dont les habitudes numériques évoluent rapidement.
Un jeune consommateur qui utilise quotidiennement des services numériques s'attend désormais à pouvoir ouvrir un compte, effectuer un paiement, obtenir une information ou suivre une opération sans passer systématiquement par une agence. Une PME souhaite de son côté pouvoir gérer ses paiements, sa trésorerie et ses besoins de financement avec des outils simples et accessibles.
Les startups ont souvent développé leurs produits précisément autour de ces nouveaux usages. Elles peuvent donc permettre aux banques d'expérimenter plus rapidement, d'améliorer certaines expériences clients ou d'accéder à des segments qu'elles servent encore imparfaitement.
La question n'est alors plus nécessairement de savoir si une banque doit construire elle-même chaque innovation, mais plutôt de déterminer ce qu'elle a intérêt à développer en interne et ce qu'elle peut construire plus efficacement avec un partenaire technologique.
Le véritable obstacle reste la différence de rythme
C'est probablement ici que se trouve l'une des principales difficultés des collaborations entre banques et startups. Une jeune entreprise peut décider de tester une fonctionnalité en quelques semaines, modifier son produit en fonction des retours des utilisateurs et abandonner rapidement une piste qui ne fonctionne pas. Une banque doit, elle, intégrer les contraintes liées à la sécurité, à la conformité, à la gestion des risques, à la protection des données et à la continuité de service.
Cette différence n'est pas simplement culturelle. Elle découle de la nature même des deux modèles. Une banque gère l'argent et les données de millions de clients et ne peut donc pas prendre les mêmes risques qu'une startup qui teste un nouveau produit.
Le problème apparaît lorsque ces deux logiques ne sont pas suffisamment conciliées. Une startup qui attend plusieurs mois avant d'obtenir une décision peut perdre son avantage concurrentiel, tandis qu'une banque qui intègre trop rapidement une solution mal éprouvée peut exposer son activité à des risques importants. Les collaborations les plus efficaces devront donc probablement reposer sur des dispositifs permettant d'expérimenter rapidement, tout en conservant les exigences de contrôle propres au secteur bancaire.
La réglementation change progressivement les règles du jeu
L'évolution du cadre réglementaire de la BCEAO pourrait justement faciliter ce rapprochement. La mise en place d'un régime spécifique pour les établissements de paiement permet de mieux encadrer les activités des fintechs et de clarifier leur positionnement au sein du système financier régional.
La Côte d'Ivoire compte désormais plusieurs acteurs agréés qui peuvent construire des services financiers dans un cadre réglementaire défini. Cette formalisation est importante pour les banques, car elle réduit une partie de l'incertitude qui pouvait entourer les collaborations avec des entreprises technologiques. Le lancement progressif de PI-SPI, le système de paiement instantané et interopérable de l'UEMOA, constitue également une évolution importante. La BCEAO souhaite connecter les banques, établissements de paiement et établissements de monnaie électronique à une infrastructure commune afin de faciliter les transactions instantanées entre différents acteurs.
Cette interopérabilité pourrait créer de nouvelles opportunités pour les fintechs qui développent des services autour des paiements, mais aussi pour les banques qui souhaitent enrichir leur offre sans nécessairement construire seules toutes les briques technologiques nécessaires.
Du partenariat commercial au corporate venture
Il existe cependant plusieurs niveaux de collaboration entre une banque et une startup, et tous ne présentent pas le même degré d'engagement.
Une banque peut commencer par utiliser une solution développée par une startup, devenir partenaire commercial ou intégrer sa technologie à certains de ses services. Elle peut également accompagner une jeune entreprise en lui donnant accès à son réseau ou à ses clients. Un niveau supplémentaire consiste à investir directement dans la startup. C'est la logique du corporate venture, qui permet à une institution financière de prendre une participation dans une entreprise dont la technologie ou le marché présente un intérêt stratégique.
Cette approche reste encore à développer davantage en Côte d'Ivoire, mais elle pourrait devenir intéressante à mesure que les banques prennent conscience qu'elles ne sont pas uniquement en train de financer de jeunes entreprises. Elles peuvent aussi investir dans les technologies qui contribueront à transformer leur propre secteur.
Pour une banque, l'enjeu n'est donc pas uniquement de réaliser un rendement financier sur une participation. Il peut également s'agir d'accéder à de nouveaux talents, de comprendre les évolutions d'un marché ou de préparer les produits financiers de demain.
Le financement des PME pourrait être le grand terrain de collaboration
Parmi tous les domaines susceptibles de rapprocher banques et startups, le financement des PME semble particulièrement prometteur.
Les banques disposent des ressources financières nécessaires, mais elles doivent encore composer avec le manque de données fiables sur une partie des petites entreprises. Les startups, elles, peuvent capter des informations issues des paiements, des factures, des transactions commerciales ou de l'activité numérique de ces entreprises.
Cette complémentarité pourrait progressivement modifier la manière dont le risque est évalué. Une PME qui ne dispose pas d'un historique bancaire important peut néanmoins avoir plusieurs années de transactions numériques, de paiements fournisseurs et de chiffre d'affaires documenté par une plateforme. Ces données ne remplacent évidemment pas l'analyse financière traditionnelle, mais elles peuvent contribuer à la compléter et à rendre certains profils plus facilement évaluables.
C'est dans cette logique que des entreprises comme Jèko ou FABA FINANCES peuvent trouver leur place aux côtés des institutions financières. La startup apporte la technologie et la donnée, tandis que la banque conserve son rôle dans le financement, la gestion du risque et la relation financière.
Les banques peuvent-elles se permettre de rester à distance ?
La question pourrait finalement être posée dans les deux sens. Les banques sont-elles prêtes à travailler avec les startups, mais surtout, peuvent-elles encore se permettre de ne pas le faire ?
La transformation numérique du secteur financier ne signifie pas que les banques vont disparaître. Leur capital, leur expertise réglementaire, leurs réseaux et la confiance qu'elles ont construite auprès des clients restent des avantages considérables. Mais ces avantages ne garantissent pas à eux seuls leur position future. Les paiements, le crédit, l'épargne, l'assurance, les transferts internationaux et la gestion financière sont désormais investis par des entreprises capables de développer des expériences très spécialisées autour de chacun de ces usages.
La banque de demain pourrait donc être moins une institution qui cherche à tout construire elle-même qu'une plateforme capable de sélectionner les meilleures technologies, de les intégrer et de les distribuer à ses clients. C'est probablement dans cette évolution que se trouve la véritable opportunité pour les banques ivoiriennes. Les startups n'ont pas nécessairement vocation à prendre leur place. Elles peuvent contribuer à leur permettre d'en occuper une nouvelle.
La Côte d'Ivoire dispose aujourd'hui d'un secteur bancaire solide, d'un écosystème fintech en développement et d'un cadre réglementaire qui se précise. Le prochain enjeu sera de faire fonctionner ces différentes composantes ensemble.
Et dans cette nouvelle configuration, la question ne sera peut-être bientôt plus de savoir si les banques ivoiriennes sont prêtes à travailler avec les startups, mais quelles banques auront réussi les premières à construire avec elles les services financiers de demain.