Un salon consacré à l'administration numérique
La première édition d'E-Gov'A s'est tenue au Palais des Congrès de Yaoundé, où le coup d'envoi a été donné le 15 octobre 2026. Le salon a été ouvert par Minette Libom Li Likeng, ministre camerounaise des Postes et Télécommunications. Initialement programmé à la mi-mai, il avait été reporté à octobre afin d'élargir la participation des administrations, des entreprises et des partenaires internationaux.
Organisé par Smart Click Africa et Digital Business Africa, l'événement a placé l'intelligence artificielle et la modernisation des services publics au centre des échanges. Son programme combinait conférences, ateliers, un hackathon étudiant et des visites d'institutions engagées dans la transformation numérique. Le slogan retenu résume l'ambition : « Sans cash. Sans papier. Sans rupture. » Parmi les annonces mises en avant pendant le salon figure l'adoption de la signature électronique sécurisée par 37 administrations camerounaises sur 40.
C'est à l'issue de ces trois jours qu'a été adoptée la Déclaration de Yaoundé, rendue publique par les organisateurs le 21 octobre. Elle recommande notamment des administrations plus interopérables et des services publics sans espèces, mais c'est son volet consacré aux données qui retient l'attention.
« Local First, African First » : une hiérarchie claire pour l'hébergement
Le texte propose aux États africains de viser 100 % d'hébergement, sur leur propre territoire, des données publiques classées critiques ou souveraines d'ici 2030. Pour y parvenir, il établit un ordre de préférence simple, résumé par la formule « Local First, African First » :
- d'abord l'hébergement national, que les administrations sont invitées à privilégier ;
- ensuite, lorsque les capacités locales ne suffisent pas et que la nature des données le permet, une infrastructure située dans un autre pays africain ;
- en dernier lieu seulement, les prestataires qui hébergent hors du continent.
La déclaration encourage parallèlement les investissements publics et privés dans les centres de données, les capacités de calcul et les services cloud, ainsi que dans des infrastructures régionales mutualisées. Ce dernier point est important pour les pays dont le marché intérieur ne justifie pas à lui seul de grands équipements : la mutualisation à l'échelle d'une région peut rendre viables des investissements autrement trop lourds.
Un observatoire pour suivre les engagements
Deuxième innovation du texte : la création d'un Observatoire de l'e-gouvernement et de l'intelligence artificielle en Afrique, dont le secrétariat permanent est confié conjointement aux deux organisateurs du salon. Sa feuille de route comporte trois livrables :
- un baromètre africain de l'e-gouvernance et de l'IA ;
- un rapport annuel ;
- une cartographie des services publics numériques et des infrastructures qui les portent.
Les gouvernements, administrations et organisations qui adhèrent à la déclaration sont invités à retenir jusqu'à trois engagements mesurables avant la prochaine édition du salon. Ce mécanisme volontaire vise à transformer des intentions générales en objectifs vérifiables, et donnera à l'observatoire une base pour mesurer les avancées d'une édition à l'autre.
Une orientation, sur des bases déjà posées
La portée juridique du texte doit être bien comprise. Il s'agit d'une orientation, non d'une règle contraignante : la déclaration ne crée pas d'obligations nouvelles pour les administrations et ne vaut ni attribution de marché ni garantie de revenus pour les opérateurs. Il reviendra à chaque pays de définir quelles catégories de données relèvent de la localisation et dans quelles conditions elles doivent être hébergées.
Plusieurs inconnues demeurent. Les organisateurs n'ont publié ni portefeuille d'investissements ni programme de marchés publics permettant d'évaluer les retombées pour les exploitants de datacenters. Aucune enveloppe propre au Cameroun ni calendrier national de construction d'infrastructures n'est mentionné. Le volume, la localisation actuelle et le degré de sensibilité des données administratives concernées ne sont pas non plus documentés, et rien n'établit à ce jour que les capacités existantes suffiraient à un hébergement national généralisé.
Sur le terrain, le pays hôte ne part toutefois pas de zéro. L'opérateur public Camtel exploite un centre de données à Zamengoé, près de Yaoundé, qui propose des services d'hébergement local. À Douala, ST Digital dispose d'un datacenter destiné aux entreprises et aux administrations, que la ministre des Postes et Télécommunications a visité en juillet 2025.
Le cadre juridique a lui aussi évolué : la loi du 23 décembre 2024 relative à la protection des données à caractère personnel encadre notamment les transferts internationaux. La localisation des données publiques critiques va cependant au-delà de ce texte, puisqu'elle peut concerner des informations administratives qui ne sont pas personnelles.
Sur l'intelligence artificielle, le chantier reste ouvert : en février 2026, le Cameroun attendait encore la finalisation de sa stratégie nationale dédiée, malgré plusieurs séries de recommandations formulées par les acteurs du secteur.
Une démarche qui rejoint l'agenda continental
La Déclaration de Yaoundé s'inscrit dans un mouvement plus large de structuration de la gouvernance des données en Afrique. Le Conseil exécutif de l'Union africaine a approuvé en février 2022 un Cadre de politique des données, qui fait de la souveraineté l'un de ses principes aux côtés de la coopération, de la confiance et de l'inclusion, tout en défendant une circulation des données entre États membres fondée sur des mécanismes de confiance. La Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, adoptée en 2014, est pour sa part entrée en vigueur le 8 juin 2023.
Ces deux textes figurent d'ailleurs à l'ordre du jour de la 6e session du Comité technique spécialisé de l'UA sur la communication et les TIC, réunie à Libreville du 26 au 29 octobre 2026. En quelques semaines, l'Afrique centrale accueille ainsi deux rendez-vous qui convergent sur les mêmes priorités : données, interopérabilité, identité numérique et services publics dématérialisés.
Quelles opportunités pour les entrepreneurs ?
Si les États reprennent la déclaration dans leurs politiques nationales, la demande de stockage, de sauvegarde, de traitement et de sécurisation des données administratives pourrait augmenter. Plusieurs profils d'entreprises sont directement concernés :
- les exploitants de centres de données et les fournisseurs de cloud africains ;
- les intégrateurs capables de migrer et d'interconnecter les systèmes des administrations ;
- les spécialistes de la cybersécurité, de la sauvegarde et de la continuité d'activité ;
- les startups de la donnée et de l'IA, qui gagnent à disposer de capacités de calcul proches des utilisateurs ;
- les acteurs des paiements numériques et de la signature électronique, au cœur de l'objectif d'une administration sans espèces et sans papier.
La logique « African First » ouvre en outre une perspective transfrontalière : un hébergeur installé dans un pays pourrait servir les administrations de pays voisins dont les capacités sont encore limitées, à condition que les cadres juridiques le permettent.
Tout dépendra désormais de la traduction concrète de ces recommandations. Les engagements mesurables attendus avant la prochaine édition d'E-Gov'A et les premiers travaux de l'observatoire donneront un premier indicateur. Si les gouvernements s'en saisissent, la Déclaration de Yaoundé pourrait devenir un repère utile pour bâtir, d'ici 2030, une économie africaine de la donnée portée par des infrastructures et des entreprises du continent.