Lomé veut que ses services publics parlent la langue de ses citoyens. Le 2 octobre 2026, le ministère de l'Efficacité du service public et de la Transformation numérique, dirigé par Cina Lawson, a donné le coup d'envoi du Challenge national des langues locales, première étape du programme « Voix du Togo ». Conduit avec le Togo AI Lab et soutenu par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ce chantier de trois ans doit aboutir à des modèles d'intelligence artificielle capables d'écouter, de comprendre et d'écrire dans les langues nationales. L'ambition affichée à terme : une cinquantaine de langues réunies sur une seule plateforme.
Le point de départ est simple. Une large partie de la population togolaise vit, travaille et se soigne dans une langue autre que le français, alors que l'essentiel des démarches administratives et des outils numériques reste pensé en français. Les assistants vocaux et les modèles de langage grand public, eux, maîtrisent très mal les langues ouest-africaines, faute de données d'entraînement. « Voix du Togo » s'attaque précisément à ce manque de matière première.
Trois langues pour ouvrir le chantier
La phase pilote porte sur l'éwé, le kabyè et le moba. Le choix couvre des aires linguistiques bien distinctes : l'éwé, très présent dans le sud du pays, le kabyè, associé notamment à la région de la Kara, et le moba, parlé dans le nord, du côté des Savanes. Les autres langues nationales doivent suivre dans un second temps.
Pour chacune des trois langues, les objectifs sont chiffrés :
- au moins 50 heures d'enregistrements audio validés ;
- 6 000 phrases traduites ;
- des voix provenant d'au moins 500 personnes différentes.
Ces seuils ne sont pas anodins. La diversité des locuteurs (âge, genre, accent, région) conditionne la capacité d'un modèle de reconnaissance vocale à comprendre une grand-mère de village comme un étudiant de Lomé. Le volume de phrases traduites, lui, sert de base aux systèmes de traduction automatique entre les langues nationales et le français.
Une plateforme ouverte à tous les détenteurs d'un téléphone
Le dispositif repose sur la participation citoyenne. Toute personne disposant d'un numéro de téléphone mobile peut créer un compte sur la plateforme officielle, déclarer les langues qu'elle parle, lit ou écrit, puis enchaîner des micro-tâches : lire des phrases à voix haute, transcrire des enregistrements, traduire des textes ou vérifier le travail d'autres contributeurs. La plateforme résume la démarche en quatre verbes : parler, écouter, écrire, vérifier.
Particularité notable, les contributions validées sont rémunérées, ce qui distingue le projet des campagnes reposant uniquement sur le bénévolat. Les montants n'ont pas été rendus publics à ce stade.
Pour éviter que le corpus ne reflète que la population urbaine et connectée, des agents de collecte se déplacent dans les zones où le smartphone et Internet restent rares, afin d'y enregistrer directement les voix. Les données recueillies sont ensuite contrôlées par des linguistes et par les communautés concernées avant de servir à l'entraînement des modèles.
Des compétitions pour la communauté tech togolaise
La collecte n'est que la première marche. Le programme prévoit ensuite d'associer étudiants, chercheurs, développeurs et startups, notamment à travers une série de compétitions destinées à concevoir et améliorer les modèles. Plusieurs sources évoquent quatre compétitions réservées aux informaticiens togolais.
Les usages visés sont clairement orientés vers le service public : informer et orienter les usagers dans leurs démarches administratives, faciliter l'accès à la santé et à la justice. L'exemple souvent cité est celui d'un agriculteur de la Kara qui pourrait un jour interroger un service public en kabyè, sans intermédiaire. Le PNUD souligne que l'administration mais aussi les entreprises pourront tirer parti de ces modèles, l'objectif étant que la transformation numérique profite à chacun, « quelle que soit sa langue ».
Ce projet s'inscrit dans la continuité de la politique numérique togolaise. Le pays a fortement digitalisé ses démarches administratives ces dernières années et travaille depuis 2024 à une stratégie nationale pour l'intelligence artificielle, avec pour priorités annoncées l'éducation, la santé, l'agriculture et la protection sociale. Rendre ces services accessibles dans les langues nationales en est le prolongement logique.
Un mouvement africain pour des données linguistiques souveraines
Le Togo n'est pas seul sur ce terrain. Au Bénin, le projet « J'aime ma langue », lancé en novembre 2025 par l'Agence des systèmes d'information et du numérique (ASIN) et l'Institute for Inclusive Digital Africa, invite les citoyens à enregistrer leur voix en fon, dendi, yoruba, bariba ou mina, avec une rémunération symbolique versée par Mobile Money. L'objectif revendiqué est de constituer une base vocale souveraine. Au Burkina Faso, le ministère de la Transition digitale a lancé en mars 2026 des travaux pour structurer des corpus en mooré, dioula, fulfuldé et gulmancema, en vue de la reconnaissance vocale, de la traduction et de la synthèse vocale.
Ces initiatives publiques prolongent le travail engagé depuis plusieurs années par des communautés ouvertes. Le réseau de chercheurs Masakhane s'est imposé comme une référence du traitement automatique des langues africaines, en produisant des jeux de données et des modèles construits par et pour des Africains. La plateforme Mozilla Common Voice a, de son côté, popularisé la collecte participative de voix sous licence ouverte, et accueille plusieurs langues du continent. La différence avec « Voix du Togo » tient au portage par l'État, à la rémunération des contributeurs et au lien direct établi avec les services publics.
Quelles opportunités pour les startups ?
Pour l'écosystème entrepreneurial, l'enjeu dépasse la seule administration. Des données vocales de qualité, validées et couvrant plusieurs langues nationales, constituent un actif rare. Si elles sont mises à disposition des développeurs, elles pourraient alimenter toute une génération de services :
- serveurs vocaux interactifs et chatbots en langues locales pour les banques, les assureurs et les opérateurs de mobile money ;
- conseil agricole par téléphone pour des producteurs peu alphabétisés ;
- outils d'information sanitaire et de téléconsultation multilingues ;
- applications éducatives et de transcription pour les médias et les radios communautaires ;
- agents conversationnels capables d'accompagner l'usager pas à pas dans une démarche en ligne.
Les compétitions annoncées offrent par ailleurs une porte d'entrée concrète aux jeunes pousses et aux développeurs togolais spécialisés en IA, qui pourront se confronter à des données réelles et se faire repérer. Reste un point que les entrepreneurs suivront de près : les conditions d'accès aux jeux de données et aux modèles, ainsi que le régime de licence qui sera retenu. Certaines présentations du projet évoquent des modèles open source, une orientation qui, si elle se confirme officiellement, abaisserait fortement le coût d'entrée pour les startups de la voice tech.
Plusieurs questions restent également ouvertes, comme le relèvent des observateurs locaux : la fiabilité des réponses produites par les futurs modèles, la place d'un interlocuteur humain pour les démarches sensibles, la gouvernance et la conservation des données vocales, ou encore la protection des contributeurs. Une voix est une donnée personnelle, et la confiance des citoyens conditionnera le succès de la collecte.
Perspectives
Avec « Voix du Togo », Lomé fait le pari que l'inclusion numérique passe par la langue autant que par la connectivité. Les prochains mois diront si la mobilisation citoyenne permet d'atteindre les objectifs de la phase pilote sur l'éwé, le kabyè et le moba, puis d'élargir rapidement le corpus aux autres langues nationales. Si le pays parvient à transformer ces données en modèles réellement utilisés par l'administration, et à les ouvrir aux entrepreneurs, il pourrait devenir l'un des terrains d'expérimentation les plus suivis de l'IA multilingue en Afrique francophone, et inspirer d'autres États confrontés au même défi : faire parler le numérique dans la langue de tous.