Quatre jeunes pousses, un même pari : convaincre le public tunisien de financer leurs projets par le don. Mi-octobre 2026, CnBees co-fondée par Jaouher Mghirbia officiellement ouvert sa vitrine au grand public en présentant ses premiers porteurs de projets. La plateforme, qui se revendique comme la première structure de crowdfunding en dons et libéralités agréée en Tunisie, entre ainsi dans sa phase opérationnelle après plusieurs années de préparation, de plaidoyer et de travail de terrain dans les régions.
Ces quatre startups ont été préparées par RedStart Tunisie dans le cadre du programme Tech4impact by Iptic. Ce dispositif, consacré à l'impact des politiques d'emploi et à la création d'emplois dans le secteur des technologies de l'information et de la communication, est mis en œuvre par l'Organisation internationale du travail (OIT) en collaboration avec le ministère de l'Emploi et de la Formation professionnelle, avec un financement de la Koica, l'agence de coopération internationale de la Corée du Sud.
Quatre startups tech pour ouvrir le bal
Les projets retenus pour cette première vague partagent un point commun : ils misent sur le numérique, souvent sur l'intelligence artificielle, pour répondre à des besoins éducatifs, culturels ou environnementaux.
- Ktebi Ktebek / EverLeaf : une marketplace de livres d'occasion qui s'appuie sur des recommandations personnalisées par intelligence artificielle, avec un double objectif, encourager la lecture et limiter le gaspillage.
- Artido Network : une plateforme de mise en valeur des œuvres d'artistes et de créateurs, de la photographie au design en passant par la vidéo, la musique et les arts visuels.
- PBLify : une solution d'apprentissage par la pratique, construite autour de projets concrets et accompagnée d'un mentor virtuel baptisé Pabla.
- YesCodi : une offre d'initiation à la programmation pour les enfants de 8 à 14 ans, qui couvre Scratch, Python, l'intelligence artificielle et la data, avec un tuteur IA nommé Codi.
Pour ces équipes, l'accompagnement de RedStart Tunisie a porté sur trois chantiers : la préparation des campagnes, la structuration de la communication et la mobilisation d'une communauté autour de chaque projet. Un travail indispensable dans le financement participatif par le don, où le succès d'une collecte dépend moins de la sophistication du produit que de la capacité à raconter une histoire et à fédérer des soutiens.
Au-delà des montants qui seront collectés, et qui n'ont pas été rendus publics à ce stade, l'opération a valeur de démonstration. L'ambition affichée est de faire connaître le crowdfunding comme un outil de financement à impact et de mobilisation citoyenne, encore très peu utilisé par les entrepreneurs tunisiens.
Un agrément obtenu fin 2025, après un long parcours
L'histoire de CnBees commence en août 2022. Son cofondateur et directeur général, Jaouher Mghirbi, a déposé une demande d'agrément en mai 2024. Le feu vert est arrivé fin décembre 2025 : l'Autorité de contrôle de la microfinance (ACM) a délivré l'autorisation par une décision datée du 30 décembre 2025, après l'examen du dossier lors de plusieurs réunions de son conseil en 2024 et 2025. La jeune entreprise a ensuite obtenu le label startup le 30 avril 2026.
Entre-temps, l'équipe a mené une longue phase de sensibilisation sur le terrain. Depuis novembre 2024, la plateforme a sillonné plusieurs gouvernorats, de Zaghouan à Tozeur en passant par Nabeul, Le Kef, Mahdia, Gabès, Kébili, Médenine et Tataouine, avec des salons régionaux, des formations et des journées d'information destinées aux artisans, aux petits commerçants et aux porteurs d'idées. Plus de 200 projets auraient été repérés au cours de cette tournée.
Sur le plan bancaire, CnBees a scellé en janvier 2026 un partenariat avec la Banque de Tunisie et des Emirats (BTE), lors d'une cérémonie organisée en présence des directions de l'Agence de promotion de l'industrie et de l'innovation (APII) et de l'ACM. L'objectif : offrir un cadre bancaire sécurisé aux opérations de collecte. La plateforme ne détient pas les fonds des contributeurs, qui transitent par des comptes dédiés gérés avec la banque partenaire.
Un modèle centré sur le donateur
Le choix du don n'est pas anodin. La réglementation tunisienne impose à chaque plateforme de se spécialiser dans un seul type de financement participatif. CnBees a opté pour les dons et libéralités : les contributeurs ne reçoivent ni intérêts ni parts de capital. Le dispositif s'adresse aussi bien aux idées qu'aux projets déjà lancés, avec une priorité affichée pour l'impact social et environnemental : économie verte, bleue, orange et circulaire, économie sociale et solidaire, énergies renouvelables ou agriculture durable.
Selon son fondateur, une campagne peut viser jusqu'à 2 millions de dinars par projet. La philosophie repose sur la multiplication des petites contributions. « Ce n'est pas le porteur de projet qui est central, mais bien le donateur », résume Jaouher Mghirbi. La plateforme affiche l'ambition de réunir un million de contributeurs tunisiens en douze mois et regarde aussi du côté de la diaspora, dont les transferts constituent un levier financier majeur pour le pays.
Un cadre légal installé depuis 2020
Ce lancement s'appuie sur un socle juridique désormais complet. La loi n° 2020-37 du 6 août 2020 a introduit le financement participatif en droit tunisien. Elle distingue trois formes de crowdfunding, chacune placée sous l'autorité d'un régulateur différent :
- l'investissement en valeurs mobilières, supervisé par le Conseil du marché financier (CMF) ;
- le prêt, qui relève de la Banque centrale de Tunisie (BCT) ;
- le don et les libéralités, confiés à l'Autorité de contrôle de la microfinance.
Les décrets d'application ont été publiés en 2022, mais la mise en route effective a pris du temps, chaque autorité devant préciser les conditions d'octroi des agréments. Le CMF a par exemple fixé, pour le volet investissement, un plafond de 10 000 dinars par contributeur et par projet. Ce long délai entre la loi et les premières plateformes explique en partie pourquoi le crowdfunding reste méconnu du grand public.
Ce cadre complète le Startup Act, adopté en 2018, qui offre aux jeunes entreprises labellisées des avantages fiscaux, sociaux et administratifs. Pour une fintech comme CnBees, le label obtenu en 2026 vient s'ajouter à l'agrément sectoriel.
La Tunisie rejoint le mouvement maghrébin
La Tunisie n'est pas isolée dans cette dynamique. Au Maroc, la loi 15-18 sur le financement collaboratif, promulguée en 2019 et complétée par un décret de 2022, encadre elle aussi trois catégories de plateformes : investissement, prêt et don. L'Autorité marocaine du marché des capitaux supervise le volet investissement, tandis que Bank Al-Maghrib contrôle le prêt et le don. Dans les deux pays, le législateur a fait le choix d'une architecture à plusieurs régulateurs, signe que le crowdfunding touche à la fois aux marchés financiers, au crédit et à la philanthropie.
Dans le reste de l'Afrique francophone, le financement participatif progresse surtout via des plateformes non spécialisées ou étrangères, souvent sans cadre dédié. Les expériences tunisienne et marocaine offrent à ce titre des références utiles pour les régulateurs de la région.
Ce que cela change pour les entrepreneurs
Pour les fondateurs tunisiens, l'arrivée d'une plateforme agréée ouvre une voie de financement complémentaire aux prêts bancaires, aux subventions et au capital-risque. Le don convient particulièrement aux projets à fort impact social, culturel ou éducatif, qui peinent souvent à convaincre les investisseurs classiques mais peuvent fédérer une communauté engagée.
Encore faut-il maîtriser les codes du genre : une campagne réussie suppose une communication soignée, des objectifs clairs et une base de soutiens mobilisée avant même la mise en ligne. C'est précisément le rôle qu'a joué l'accompagnement de RedStart Tunisie pour les quatre premières startups.
Les prochains mois diront si le public tunisien adopte ce réflexe du don en ligne au service de l'entrepreneuriat. Les résultats des premières campagnes seront scrutés de près par les autres candidats à l'agrément, notamment sur les volets prêt et investissement, et par les programmes d'accompagnement qui cherchent de nouveaux leviers pour financer l'innovation à impact. Si le pari réussit, CnBees pourrait devenir l'un des maillons manquants entre l'épargne citoyenne et la jeune génération d'entrepreneurs tech du pays.