Le chiffre résume à lui seul le changement d'échelle. Pour sa deuxième édition, organisée du 17 au 24 octobre 2026 et clôturée le samedi 24 octobre à Ouagadougou, la foire virtuelle des solutions digitales Le Faso Digital a enregistré 208 solutions, dont 201 candidatures validées pour son concours national d'innovation digitale. Un an plus tôt, la première édition en avait réuni 34. En multipliant presque par six le nombre de projets en compétition, l'événement porté par Lefaso.net s'impose comme l'une des vitrines les plus fournies de l'innovation numérique burkinabè.
Placée sous le thème « Inclusion, souveraineté, innovation : vers un Burkina digital pour tous », la manifestation s'est tenue entièrement en ligne pendant huit jours. Les visiteurs, inscrits avec une simple adresse électronique, ont pu parcourir des stands virtuels depuis un ordinateur ou un téléphone, assister à des conférences, des panels et des master class, et participer à des rencontres professionnelles. Le Rwanda, pays invité d'honneur, a partagé son expérience en matière de transformation numérique avec les acteurs burkinabè.
Cinq solutions primées, des usages très concrets
Le palmarès du concours dessine une innovation tournée vers les besoins du quotidien. Le premier prix de l'ARCEP, l'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, doté d'un million de FCFA, est revenu à MU-POL. Cette plateforme accessible sur le web et sur mobile simplifie les démarches des adhérents de la Mutuelle de la Police nationale : demandes de remboursement, obtention d'attestations de prise en charge et recherche d'établissements partenaires. Le projet a été présenté par Issa Ouali, directeur général de la mutuelle, et a été distingué au titre de l'innovation inclusive.
Le prix de l'Agence nationale de promotion de la finance inclusive (ANPFI), d'une valeur de 500 000 FCFA, a récompensé Jinkasan. Portée par la société JINKASAN SARL, basée à Bobo-Dioulasso et fondée par Lissy Maxime Barro et Gafar Victoir Coulidiaty, la solution organise des achats groupés : plusieurs acheteurs se réunissent pour obtenir un meilleur tarif auprès d'un fournisseur. La plateforme propose également des assurances collectives, des cagnottes solidaires et un mécanisme de séquestre destiné à sécuriser les transactions.
Côté sécurité routière, Alerte Contravention a remporté le premier prix de Moov Africa Burkina Faso, doté de 500 000 FCFA, dans la catégorie innovation citoyenne. Conçue par Adama Sy Traoré pour l'association Faso Civic, en collaboration avec CRAC Communication, l'application mobile affiche la vitesse en grands caractères, alerte le conducteur lorsqu'il dépasse le seuil qu'il s'est fixé, vérifie le port de la ceinture et rappelle de ne pas utiliser son téléphone au volant. Le téléphone devient ainsi un assistant de prévention.
Deux autres projets complètent le palmarès. FasoParking, développé par NAWA START-UP SARL, a obtenu le prix de la startup innovante de UBA Burkina Faso, d'un montant de 250 000 FCFA. L'application numérise les opérations de stationnement en intégrant le paiement par mobile money et un QR code, ce qui permet aux gestionnaires de mieux suivre leurs recettes. Enfin, le prix du public, doté de 100 000 FCFA, a été attribué à EduBF, plateforme de ressources éducatives créée par l'étudiant Wendkouni Brice Sawadogo. Elle donne un accès gratuit à des cours, des exercices, des travaux dirigés et d'anciens sujets d'examen, classés par niveau, filière et matière, du BEPC au BTS. Son promoteur entend désormais améliorer l'outil, avec des fonctions d'entraînement encore en développement.
Une explosion des candidatures qui en dit long
Le passage de 34 à 201 candidatures validées ne relève pas seulement du succès d'un événement. Il témoigne d'un vivier de porteurs de projets bien plus large que ce que laissaient voir les rares espaces d'exposition existants. Le concours était ouvert aux développeurs, chercheurs, étudiants, startups, entrepreneurs et inventeurs résidant au Burkina Faso ou dans la diaspora, avec une exigence claire : proposer des réponses numériques à des problèmes concrets de la société burkinabè.
Les solutions mises en avant par les organisateurs couvrent un spectre large. Dans la catégorie commerce, gestion et entrepreneuriat figurent par exemple Guide KDG, qui rassemble sur une seule plateforme les commerces et services de Koudougou, FasoTuuma, qui aide à trouver un artisan à proximité, ou encore Kora AI, qui s'appuie sur l'intelligence artificielle pour faciliter la gestion des réseaux sociaux des entreprises. L'agriculture, l'élevage et l'agro-industrie, le patrimoine, l'éducation, la santé, la finance et la gouvernance étaient également représentés.
Pour Dr Cyriaque Paré, fondateur de Lefaso.net et président du comité d'organisation, ce foisonnement révèle surtout un déficit de visibilité. Selon lui, le pays dispose d'un potentiel d'innovation considérable, encore insuffisamment visible, et les porteurs de projets manquent de vitrines pour exposer leurs réalisations. La foire entend précisément combler ce vide en offrant un espace d'exposition accessible en ligne, sans contrainte géographique.
L'accès au marché, le vrai défi des innovateurs
Au-delà des récompenses, la clôture a mis l'accent sur l'après-concours. « Une bonne idée ne suffit pas. Il faut des utilisateurs, des clients, des partenaires et des possibilités de financement », a insisté Cyriaque Paré. La remarque touche un point sensible pour de nombreuses jeunes pousses de la sous-région : la difficulté à transformer un prototype prometteur en service adopté et rentable.
Le représentant de la ministre chargée de la Transition digitale, Sié Maxime Da, a tenu un discours convergent en estimant que le succès d'une innovation ne se mesure pas au prix remporté, mais à sa capacité à répondre durablement aux besoins des populations. Il a invité les lauréats à consolider leurs projets et à nouer des partenariats. À cet égard, la nature des prix est éclairante : chaque distinction est portée par un acteur susceptible de devenir un débouché ou un relais, qu'il s'agisse du régulateur des télécommunications, d'une agence publique dédiée à la finance inclusive, d'un opérateur mobile ou d'une banque.
Certains lauréats disposent déjà d'un ancrage institutionnel, comme MU-POL, née au sein d'une mutuelle existante. D'autres, comme Jinkasan ou FasoParking, devront convaincre des clients privés et des gestionnaires de services. La foire a d'ailleurs prévu des rencontres B2B pour rapprocher innovateurs, entreprises et institutions.
Inclusion et visages du numérique
L'inclusion a constitué un fil rouge de cette édition. Le parrain de la foire, Issifou Sorgho, président de SOBATIC SAS, a réaffirmé son engagement en faveur de l'autonomie des personnes malvoyantes et de leur accès au numérique. Les organisateurs ont mis l'accent sur les personnes non-voyantes ou sourdes, sur les habitants des zones reculées et sur ceux qui disposent d'une connexion insuffisante. Les échanges ont aussi porté sur la souveraineté numérique, la cybersécurité, la régulation, les services financiers numériques, les langues nationales et la transformation digitale des entreprises.
En parallèle du concours, la série « Les 100 Visages du Burkina Digital » a mis en lumière les femmes et les hommes qui font avancer le numérique dans le pays. À la clôture, 95 portraits avaient été publiés, parmi lesquels celui de l'architecte en cybersécurité Guy Roland Bonzi. Cette galerie humaine complète la vitrine des solutions en donnant un visage aux compétences locales, un levier précieux pour susciter des vocations et faciliter les mises en relation.
Une pause en 2027, un colloque en 2028
Les organisateurs ont annoncé qu'il n'y aurait pas de foire en 2027. Cette année de pause doit permettre de préparer un colloque international consacré aux trente ans de la presse en ligne en Afrique de l'Ouest, prévu en octobre 2028 à l'occasion des 25 ans de Lefaso.net. Les débats porteront notamment sur les modèles économiques des médias en ligne, la crédibilité de l'information et les transformations liées aux plateformes et à l'intelligence artificielle.
La plateforme ne sera pas pour autant mise en sommeil. Les stands virtuels resteront actifs pendant 24 mois et de nouveaux exposants pourront s'y ajouter, tandis que conférences, panels et master class continueront d'y être proposés. Pour les innovateurs, cela signifie une visibilité prolongée bien au-delà de la semaine de l'événement.
En deux éditions, Le Faso Digital est passé d'un pari expérimental à un rendez-vous qui fédère institutions, entreprises et porteurs de projets autour de l'innovation locale. Le défi des prochains mois consistera à transformer cette vitrine en passerelle durable vers les utilisateurs, les clients et les financeurs. Si les 201 solutions validées cette année trouvent ne serait-ce qu'en partie leur marché, l'écosystème numérique burkinabè aura franchi une étape décisive, et le rendez-vous de 2028 pourrait en mesurer les premiers fruits.