À quelques jours de l'ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026, organisés du 31 octobre au 13 novembre entre Dakar, Diamniadio et Saly, une solution numérique 100 % sénégalaise a été présentée au public le 28 octobre. Baptisée Coumba.ai, elle prend la forme d'un assistant vocal conversationnel capable de répondre, à l'oral, dans plus de 80 langues. Parmi elles figurent des langues nationales comme le wolof, le pulaar et le sérère, mais aussi le français, l'anglais, le chinois ou le japonais.
Le principe se veut le plus simple possible. Des QR codes doivent être installés à l'aéroport : en les scannant avec son téléphone, le visiteur ouvre la conversation avec l'assistant dans la langue de son choix. Le Comité d'organisation des JOJ (COJOJ) assure la communication autour de l'outil sur les sites de l'événement. Selon son concepteur, les tests internes menés avant le lancement se sont révélés concluants.
Le calendrier n'est pas anodin. Premier événement olympique jamais organisé sur le sol africain, les JOJ doivent réunir environ 2 700 jeunes athlètes venus du monde entier, auxquels s'ajoutent les délégations, les journalistes et les visiteurs. Autant de personnes qui, pour beaucoup, ne parlent ni le français ni le wolof. À l'inverse, une partie du public sénégalais découvre des disciplines peu médiatisées dans le pays. L'assistant entend répondre à ces deux besoins à la fois.
Comprendre les Jeux dans sa propre langue
Pour le public sénégalais, l'intérêt principal de Coumba.ai réside dans l'usage des langues nationales. Le wolof, le pulaar et le sérère constituent les priorités affichées du projet. L'assistant s'appuie sur une base de connaissances consacrée aux JOJ : règles des disciplines, déroulement des compétitions, sites des épreuves, informations pratiques. Il doit aussi faire découvrir des sports encore peu connus du grand public, comme le badminton.
L'enjeu dépasse la simple traduction. Au Sénégal, comme dans une grande partie de l'Afrique francophone, une large part de la population communique au quotidien dans des langues nationales, alors que l'information officielle et les services numériques restent majoritairement disponibles en français. Un assistant vocal lève un double obstacle : celui de la langue, et celui de l'écrit, puisqu'il suffit de parler pour obtenir une réponse. Mamadou Diaw Bâ insiste sur ce point : selon lui, l'intelligence artificielle doit aussi bénéficier aux personnes qui ne maîtrisent pas les outils numériques.
Cette approche fait écho à l'appel lancé par le président de la République, qui a invité l'ensemble des Sénégalais à se mobiliser autour de cet événement historique. Permettre à chacun de comprendre ce qui se joue sur les terrains, quelle que soit sa langue, revient à élargir la participation citoyenne aux Jeux.
Un guide pour les athlètes et les visiteurs étrangers
Pour les délégations et les touristes, Coumba.ai se présente comme un guide de poche. Au-delà des compétitions, l'assistant doit les orienter dans leur découverte du pays : lieux à visiter, hôtels, établissements de santé, services disponibles et adresses utiles. Son concepteur lui prête également une fonction de passerelle commerciale. Selon lui, Coumba.ai servira « d'interface entre les utilisateurs et les plateformes d'achat ou de renseignement », ce qui ouvre la voie à des usages liés au tourisme, à l'hébergement ou même à l'immobilier.
Cette dimension pratique compte pour l'image du pays. Un visiteur qui obtient rapidement, et dans sa langue, l'adresse d'une pharmacie, un itinéraire ou une recommandation de visite garde une meilleure impression de son séjour. Pour un pays qui ambitionne d'accueillir davantage de grands événements internationaux, la qualité de l'accueil numérique devient un argument à part entière.
L'outil ne s'arrête d'ailleurs pas aux JOJ. La direction de l'éducation et de l'insertion de la ville de Dakar l'a déjà intégré dans ses services, signe que l'assistant peut trouver des usages durables dans l'administration et les services publics locaux.
Mamadou Diaw Bâ, une vision africaine de l'IA
Derrière Coumba.ai se trouve Mamadou Diaw Bâ, fondateur de Up Grade Agency, développeur et publiciste de formation, qui a mené le projet avec une équipe de jeunes développeurs sénégalais. Il revendique une démarche autonome et la conviction que l'Afrique ne doit pas seulement consommer les technologies conçues ailleurs, mais aussi produire ses propres solutions, adaptées à ses langues, à ses cultures et à ses besoins.

"On n'a jamais généré un tel outil même lors de la Coupe du monde", affirme-t-il pour souligner l'ambition du projet.
Son objectif dépasse le cadre sportif. À terme, Coumba.ai veut contribuer à donner une place aux langues africaines dans l'écosystème mondial de l'intelligence artificielle, en commençant par le wolof, le pulaar et le sérère. C'est un défi de taille : les grands modèles d'IA ont été entraînés en majorité sur des textes en anglais et dans quelques langues très présentes sur Internet, tandis que les langues africaines restent peu représentées dans les données disponibles.
Les langues africaines, nouveau terrain de l'IA
Coumba.ai s'inscrit dans un mouvement plus large. Partout sur le continent, chercheurs, États et startups multiplient les initiatives pour que l'intelligence artificielle comprenne les langues locales. Au Togo, le gouvernement a lancé en octobre la plateforme , qui invite les citoyens à enregistrer leur voix et à traduire des phrases afin d'entraîner des modèles en éwé, en kabyè et en moba. À l'échelle panafricaine, la communauté de chercheurs Masakhane travaille depuis plusieurs années sur le traitement automatique des langues africaines.
Pour les entrepreneurs, ce mouvement ouvre un marché considérable. Assistants vocaux pour les services publics, serveurs vocaux bancaires, conseils agricoles par téléphone, information sanitaire : partout où l'écrit et le français constituent une barrière, la voix en langue locale peut faire la différence. Les startups qui maîtrisent ces technologies et disposent de données de qualité dans les langues nationales auront une longueur d'avance auprès des administrations, des opérateurs télécoms et des entreprises de services.
Le défi principal reste celui de la qualité. Comprendre un accent, gérer le mélange de langues fréquent dans les conversations quotidiennes ou fournir des informations fiables et à jour exige des tests à grande échelle. Les JOJ offriront à Coumba.ai ce terrain d'épreuve, avec des milliers d'utilisateurs potentiels et des demandes très variées.
Une vitrine pour le savoir-faire sénégalais
Le déploiement de Coumba.ai pendant les Jeux illustre la manière dont une innovation locale peut accompagner un événement mondial. Le Sénégal ne se contente pas d'accueillir les JOJ : il peut aussi en faire une démonstration de ses talents numériques, aux côtés des grands partenaires technologiques présents à Dakar pour l'occasion.
Si l'expérience convainc pendant ces deux semaines de compétition, l'assistant pourrait rapidement trouver d'autres débouchés, dans le tourisme, les collectivités ou les services publics, au Sénégal comme dans la sous-région. Avec Coumba.ai, Mamadou Diaw Bâ défend une idée simple et porteuse pour tout l'écosystème : pour être utile au plus grand nombre, l'intelligence artificielle doit aussi parler les langues des populations africaines.