Un report de sept mois pour mieux préparer la 8e édition
Les inventeurs avaient d'abord coché les dates du 23 au 25 avril 2026. Le 14 avril, soit quelques jours avant l'ouverture prévue, la Fondation Africa Innova a annoncé le décalage du salon à la fin novembre. Son président, Pierre Djibril Coulibaly, a motivé ce choix par « de nouveaux paramètres contextuels exigeant une réorganisation du calendrier », l'objectif étant de réunir les meilleures conditions pour la réussite de l'événement. Le lieu, lui, ne change pas : le Palais de la culture de Treichville accueillera bien la manifestation, du 26 au 28 novembre 2026.
Ce report n'a pas mis l'organisation en sommeil. Le 24 avril 2026, la fondation a tenu à Abidjan une conférence en amont de la Journée mondiale de la propriété intellectuelle, consacrée cette année au thème « Propriété intellectuelle et sports ». Philippe Zeia, expert auprès de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), y a rappelé que la protection des œuvres de l'esprit crée de la valeur pour leurs auteurs. La date de novembre a été confirmée à cette occasion.
Le salon s'appuie sur l'expertise de Conceptum Exhibition, structure à l'origine du concept Innova décliné à Bruxelles et à Barcelone, et bénéficie du soutien de plusieurs partenaires institutionnels et privés. Il s'adresse aux inventeurs, aux chercheurs, aux startups et aux industriels, avec l'ambition de valoriser l'invention ivoirienne et africaine jusque sur la scène internationale.
De 2018 à 2026, un salon qui a grandi avec ses inventeurs
Abidjan Innova existe depuis 2018. Dès la deuxième édition, en mars 2019 au Palais de la culture, l'événement avait attiré l'attention des autorités : Robert Beugré Mambé, alors ministre gouverneur du District autonome d'Abidjan, y avait annoncé la création du Prix Alassane Ouattara du Jeune Inventeur, pensé pour aider les chercheurs à transformer leurs découvertes en produits utiles au quotidien. Pierre Djibril Coulibaly, qui présidait alors la fédération des inventeurs et innovateurs de Côte d'Ivoire, défendait déjà l'idée que les grandes puissances font de l'invention un levier stratégique.
Les éditions suivantes ont installé le rendez-vous. En mars 2024, la 6e édition s'est tenue sous le thème « Inventions : des mines d'or à exploiter », avec une centaine d'inventeurs ivoiriens et 5 000 visiteurs attendus. À cette occasion, un représentant de l'Office ivoirien de la propriété intellectuelle (OIPI) avait souligné que le pays compte près de 300 inventions, pour la plupart méconnues du public. En avril 2025, la 7e édition, placée sous le haut patronage du Premier ministre, a rendu hommage à la persévérance des créateurs avec le thème « Inventeur contre vents et marées ».
Cette trajectoire dit quelque chose de l'écosystème ivoirien : à côté des startups numériques, souvent plus visibles, existe une communauté d'inventeurs qui travaillent sur des objets, des procédés ou des machines, et qui peinent parfois à trouver un marché. Le salon leur offre une vitrine que peu d'autres événements proposent.
Une 8e édition plus ambitieuse
Lors du lancement officiel, le 12 septembre 2025 à la Chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire, au Plateau, les organisateurs ont présenté plusieurs nouveautés. Le nombre de halls d'exposition passe de cinq à sept. Un espace sera consacré à l'initiation des jeunes à l'activité inventive, et le salon s'ouvre plus largement aux jeunes inventeurs et aux incubateurs.
Le principal temps fort annoncé est un « super Grand Prix » qui mettra en compétition les lauréats des sept premières éditions. L'idée est de mesurer le chemin parcouru par chaque invention primée dans le processus d'innovation, du prototype vers le produit. Pierre Djibril Coulibaly a d'ailleurs affirmé que les projets présentés passent désormais du stade de prototypes à celui de produits commercialisés. Un prix du jeune culturel doit aussi récompenser des créateurs locaux dont les concepts artistiques ont rencontré un succès international, et un site web interactif doit permettre de suivre expositions et conférences.
Environ une centaine d'exposants venus d'Afrique, d'Europe, d'Asie et des Amériques sont attendus, avec le Maroc comme invité d'honneur. Le ministère de la Culture et de la Francophonie copréside l'événement, tandis que l'Académie des sciences, des arts, des cultures d'Afrique et des diasporas africaines (ASCAD) et le District autonome d'Abidjan ont renouvelé leur soutien. « Pendant trois jours, Abidjan sera la capitale mondiale des inventions », a promis le président de la fondation.
Inventer à l'ère de l'IA : la question de la protection
Le thème retenu, « Invention et propriété intellectuelle à l'ère de l'intelligence artificielle », touche un point sensible. Lors du lancement, le professeur N'Guessan Yao Thomas, membre de l'ASCAD, a posé la question sans détour : « Comment protéger nos brevets quand l'IA peut générer une invention en quelques secondes ? » Il a cité des usages prometteurs de l'IA sur le continent, comme l'irrigation intelligente, la détection précoce des maladies ou les plateformes de financement portées par la diaspora, tout en alertant sur le risque d'appropriation des savoirs ancestraux. Il a plaidé pour des cadres juridiques solides et pour faire des brevets africains de véritables industries créatrices d'emplois.
Représentant la ministre de la Culture, David Kologo a pour sa part estimé que « l'Afrique n'est pas condamnée à demeurer consommatrice d'invention », ajoutant : « Défendre l'innovation, c'est défendre notre souveraineté. » Ce discours rejoint une préoccupation très concrète pour les entrepreneurs : un actif immatériel non protégé peut être copié, et la vitesse de reproduction permise par les outils d'IA rend cette menace plus pressante.
Pour les startups, la question se pose à plusieurs niveaux. Qui détient les droits sur une solution conçue avec l'aide d'un modèle d'IA ? Comment documenter sa démarche inventive pour pouvoir la faire valoir ? Faut-il protéger un algorithme, une marque, un design ? Le salon n'apportera pas de réponse définitive, mais il offre un espace pour en débattre avec des spécialistes.
L'OAPI, un cadre commun pour l'Afrique francophone
En Côte d'Ivoire comme dans la plupart des pays d'Afrique francophone de l'Ouest et du Centre, la protection passe par l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Créée par l'Accord de Bangui signé le 2 mars 1977 et basée à Yaoundé, au Cameroun, elle réunit 17 États membres, dont la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Bénin ou le Togo. Sa version révisée de l'accord est entrée en vigueur le 14 novembre 2020.
Son principal avantage tient au titre unique : un dépôt effectué auprès de l'OAPI, directement ou par l'intermédiaire de la structure nationale de liaison d'un pays membre, produit ses effets dans les 17 États, soit un marché potentiel d'environ 210 millions de personnes. Un brevet peut y être protégé jusqu'à 20 ans, sous réserve du paiement des annuités, tandis qu'un modèle d'utilité, qui ne couvre pas les procédés, l'est pour 10 ans. Les marques sont protégées 10 ans, avec un renouvellement possible sans limite. Abidjan n'est pas étrangère à ces enjeux : en juillet 2023, l'OAPI y avait organisé, avec le gouvernement ivoirien, la 9e édition de son Salon africain de l'invention et de l'innovation technologique, sur le thème « Propriété intellectuelle, innovation et entrepreneuriat ».
Pour un inventeur ou une jeune entreprise, connaître ces outils est un préalable avant toute exposition publique d'un prototype. Un salon comme Abidjan Innova est aussi l'occasion d'échanger avec les acteurs de la propriété intellectuelle et de comprendre les démarches à engager.
Perspectives
En plaçant l'intelligence artificielle au cœur de sa 8e édition, Abidjan Innova s'inscrit dans un débat qui dépasse largement la Côte d'Ivoire. Le super Grand Prix permettra de juger si les inventions primées depuis 2018 ont trouvé leur chemin vers le marché, ce qui reste le véritable test pour tout écosystème d'innovation. Pour les startups, les chercheurs et les investisseurs, ces trois jours de novembre seront une occasion de repérer des solutions locales et de nouer des contacts. StartUp Médias suivra l'événement et rendra compte des inventions les plus marquantes présentées au Palais de la culture de Treichville.