Digital Africa, de l'association politique au fonds d'investissement
Pour comprendre Fuzé, il faut revenir à l'organisation qui le porte. Digital Africa est née en 2018 sous la forme d'une association, à l'initiative du président français Emmanuel Macron, avec l'ambition affichée de repenser la relation entre l'Afrique et ses partenaires internationaux autour d'une logique de codéveloppement. Les premières années ont surtout été consacrées à la sensibilisation : en 2019, la structure s'est employée à installer l'entrepreneuriat numérique dans les agendas du développement.
En 2020, la crise du Covid-19 a accéléré le mouvement. Plusieurs programmes ont vu le jour, parmi lesquels Africa Next, Data 4 Digital Africa ou Digital Africa Campus, ainsi qu'une plateforme dédiée à la résilience des jeunes entreprises. L'année suivante, lors du sommet Afrique-France de Montpellier en octobre 2021, Digital Africa et Proparco ont annoncé leur rapprochement afin de renforcer l'initiative Choose Africa en direction des startups en phase de création.
Le virage décisif date de 2024. L'organisation, aujourd'hui présentée comme une filiale de Proparco au sein du groupe Agence française de développement (AFD), s'est entièrement recentrée sur les entrepreneurs pour devenir un véhicule d'investissement en pre-seed et en seed, doublé de services d'accompagnement. Elle est dirigée par Grégoire de Padirac. Ce repositionnement donne aujourd'hui à Fuzé une place centrale dans son dispositif.
Fuzé, un business angel à l'échelle du continent
Fuzé se décrit comme un véhicule qui joue, sur tout le continent, le rôle que tiennent ailleurs les business angels : apporter les tout premiers capitaux à des équipes qui n'ont souvent ni chiffre d'affaires significatif ni historique à montrer. Digital Africa indique y avoir mobilisé 10 millions d'euros au profit de startups dont la technologie constitue le levier d'innovation. L'objectif affiché est d'accompagner une trentaine de jeunes pousses chaque année.
Le mécanisme repose sur des prises de participation au capital, avec des montants calibrés selon la maturité du projet. Au stade de l'idéation, le ticket est de 20 000 euros et peut être complété par un second apport de 30 000 euros. Au stade du produit minimum viable (MVP), il atteint 50 000 euros, avec une possible rallonge du même montant. Un ticket direct de 100 000 euros est enfin prévu pour les dossiers plus avancés.
Cette logique par paliers est intéressante pour les fondateurs : elle permet d'obtenir un premier financement modeste, de prouver une hypothèse, puis de revenir chercher davantage en s'appuyant sur des résultats. Au-delà de l'argent, Fuzé promet un accès à des outils, à des experts et à des mises en relation.
Le dispositif ne fixe pas de secteur. Fintech, agritech, santé, éducation, commerce ou climat : chaque candidature est jugée sur la place qu'y occupe la technologie. Le portefeuille présenté par Digital Africa reflète cette diversité, avec une dizaine d'entreprises en fintech, huit en agritech, sept dans la donnée, six en santé, cinq dans le commerce, quatre dans l'éducation et trois dans l'alimentation. Parmi les exemples mis en avant figure Biolife Tech, une entreprise béninoise qui exporte de l'ananas à l'international.
Une géographie tournée vers les marchés délaissés
Le choix des pays n'a rien d'anodin. Selon Digital Africa, 79 % des financements tech du continent se concentrent sur les quatre marchés dominants du continent, le fameux « Big Four ». Fuzé cible au contraire une vingtaine de pays prioritaires, parmi lesquels figurent la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Togo, le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Maroc, la Tunisie ou l'Algérie, mais aussi l'Éthiopie, le Rwanda, l'Ouganda ou la Tanzanie. La page du programme précise rester ouverte à d'autres pays lorsque le projet présente un impact justifiant l'investissement.
Pour l'Afrique francophone, l'enjeu est réel. Dans ses premières versions, Fuzé était explicitement présenté comme une réponse au manque de financement d'amorçage dans cette zone, avec une enveloppe initiale de 6,5 millions d'euros. Les critères détaillés sur le site du programme gardent la trace de cette origine : pour les projets au stade de l'idée ou du MVP, l'entreprise doit avoir moins de 18 mois, compter au moins un fondateur ou cofondateur ressortissant d'un pays africain francophone et y mener une activité. Une seconde voie existe pour les startups un peu plus âgées, jusqu'à 36 mois, qui ont déjà levé des fonds ou affichent une forte croissance. Les conditions précises de cette seconde voie méritent d'être vérifiées directement auprès de l'équipe au moment de candidater.
Digital Africa affiche par ailleurs un objectif de 50 % de femmes parmi les fondateurs ou cofondateurs financés chaque année, un signal fort dans un secteur où les entrepreneuses restent sous-représentées.
Du pre-seed au seed : une chaîne de financement qui se construit
Fuzé n'est plus isolé. Le 12 mai 2026, lors de l'Africa Forward Summit, Digital Africa a présenté le DA Seed Fund, un fonds fermé d'une durée de dix ans qui vise 30 millions d'euros, avec un plafond fixé à 50 millions. Il prévoit d'investir dans une trentaine de startups, dans les mêmes vingt pays prioritaires, avec un premier ticket moyen de 300 000 euros. Proparco, l'Union européenne et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) figurent parmi ses soutiens.
L'articulation est claire : Fuzé intervient au pre-seed, le fonds d'amorçage prend le relais au stade seed, puis Proparco et d'autres investisseurs institutionnels peuvent suivre. Pour Digital Africa, le portefeuille Fuzé devient ainsi un vivier : l'équipe connaît déjà les fondateurs et dispose des premiers signaux sur leur produit lorsqu'ils se présentent au comité du fonds seed. Pour un entrepreneur, entrer dans Fuzé peut donc ouvrir la voie à des tours suivants.
L'activité récente illustre cette dynamique. En octobre 2026, Digital Africa a réalisé son premier investissement en Éthiopie dans ChipChip, une plateforme agritech qui relie directement les exploitations agricoles aux acheteurs. La startup s'appuie sur la donnée et l'intelligence artificielle pour réduire les pertes dans la chaîne d'approvisionnement et resserrer l'écart entre le prix payé aux producteurs et celui supporté par les ménages. Sokhna Mbaye, chargée d'investissement chez Digital Africa, a justifié ce choix par la confiance accordée à l'équipe, jugée capable de faire fonctionner ce modèle à grande échelle grâce à sa connaissance du terrain.
Préparer un dossier pre-seed qui tient la route
Le processus de sélection de Fuzé se déroule en quatre étapes : un formulaire en ligne et une vérification de l'éligibilité, un échange avec la structure d'accompagnement de la startup, l'examen du dossier par l'équipe puis un pitch, et enfin la décision du comité d'investissement suivie de la finalisation de l'opération. Le modèle s'appuie sur un réseau de partenaires présents sur le continent, incubateurs, accélérateurs et écoles, chargés d'identifier et de suivre les candidats.
Ce fonctionnement a une conséquence pratique : être accompagné par une structure reconnue de son écosystème est un atout, puisque son avis est sollicité. Les fondateurs ivoiriens, sénégalais ou béninois ont donc intérêt à s'appuyer sur leur incubateur ou leur programme d'accélération avant de déposer leur dossier.
Le pitch deck reste la pièce maîtresse. À ce stade, les investisseurs cherchent d'abord à comprendre le problème traité et sa taille, la solution proposée et ce qui la distingue, les premiers signes de traction, même modestes, le modèle économique envisagé et l'usage précis des fonds demandés. L'équipe pèse lourd dans la décision : la complémentarité des fondateurs, leur connaissance du marché local et leur capacité à exécuter sont scrutées de près. Il est utile de choisir le bon palier : demander 20 000 euros pour valider une idée n'appelle pas le même argumentaire qu'un ticket direct de 100 000 euros, qui suppose des résultats déjà mesurables.
Enfin, s'agissant d'une prise de participation, les fondateurs doivent être prêts à ouvrir leur capital et à présenter une structure juridique claire. Anticiper ces questions évite de perdre du temps lors des vérifications préalables.
Comment candidater
- Date limite : candidatures via le portail, sans date limite affichée.
- Cible : startups tech en phase d'idée, de MVP ou de premier développement, actives dans l'un des pays prioritaires, avec un pitch deck prêt.
- Apport : prise de participation de 20 000 à 100 000 euros selon la maturité, avec un accès à des outils, des experts et un réseau.
- Lien : https://application.fuze.digital-africa.co/