Une rallonge pour prolonger l'expérience
Flourish Ventures, société de capital-risque internationale spécialisée dans les fintechs, a engagé 6 millions de dollars supplémentaires dans Madica, son programme d'investissement dédié aux startups africaines au stade pre-seed. Cette enveloppe prolonge de trois ans la phase pilote du dispositif. Elle doit permettre d'investir dans 25 à 30 nouvelles entreprises et d'étoffer l'accompagnement opérationnel proposé aux équipes fondatrices.
Cette nouvelle phase aura aussi une fonction d'évaluation. Madica entend suivre la croissance de ses participations dans la durée, mais aussi d'éventuelles sorties et les rendements obtenus. Pour Emmanuel Adegboye, qui dirige le programme, recueillir des preuves solides exigeait dès le départ plusieurs années d'investissement, d'accompagnement et d'apprentissage. Efayomi Carr, associé d'investissement chez Flourish Ventures et cofondateur de Madica, estime pour sa part que les trois premières années ont renforcé la conviction que les entrepreneurs africains peuvent bâtir des entreprises compétitives à l'échelle mondiale, à condition d'être bien soutenus.
Retour sur un programme né en 2022
Madica, contraction de « Made in Africa », a été annoncé par Flourish Ventures en octobre 2022 depuis San Francisco. À l'époque, la société gérait plus de 500 millions de dollars d'actifs. Le principe est resté le même depuis : associer un premier chèque à un accompagnement intensif. Le programme disposait au lancement de 6 millions de dollars de capital d'investissement, et d'un montant équivalent réservé au soutien opérationnel.
Concrètement, chaque startup retenue peut recevoir jusqu'à 200 000 dollars en échange d'une prise de participation, puis intègre un parcours d'environ 18 mois. Celui-ci comprend du mentorat, du coaching de dirigeants, des voyages d'immersion entièrement financés pour les fondateurs et l'accès au réseau d'investisseurs du programme. Les candidatures sont ouvertes en continu, sans recommandation préalable, et tous les dossiers suivent le même processus d'évaluation. Un autre trait distinctif mérite d'être relevé : les mentors sont récompensés en fonction du succès des entreprises accompagnées, et Madica a annoncé vouloir partager une partie de ses retours financiers avec l'écosystème.
Le constat de départ était chiffré. Lors du lancement, Flourish Ventures rappelait que les dirigeants formés en Afrique concluent 44 % de transactions en moins et lèvent 28 % de fonds en moins que leurs homologues formés à l'étranger, et que les startups dirigées par des hommes avaient capté 93 % des financements africains en 2021. Madica s'est donc fixé comme priorités les fondateurs locaux, les femmes, les secteurs émergents et les entrepreneurs installés hors des quatre grands pôles que sont le Nigeria, le Kenya, l'Égypte et l'Afrique du Sud.
Un portefeuille qui s'est étendu au Maghreb et à l'Afrique centrale
Les premiers investissements, rendus publics en avril 2024, concernaient Kola Market, plateforme B2B qui aide les PME à développer leurs ventes, le kényan GoBEBA, spécialisé dans la livraison à la demande de produits ménagers, et le sud-africain Newform Foods, actif dans la viande cultivée. Earthbond a ensuite rejoint ce premier groupe.
En février 2025, le programme a franchi une étape avec quatre investissements de 200 000 dollars chacun, soit 800 000 dollars au total : Medikea en Tanzanie (santé), Motherbeing en Égypte (santé des femmes), Pixii Motors en Tunisie (véhicules électriques urbains) et ToumAI au Maroc (analyse des conversations clients par l'IA). En octobre 2025, deux startups d'intelligence artificielle ont suivi : Anavid en Tunisie, qui exploite les caméras existantes des commerces pour réduire les pertes liées au vol, et Hypeo AI au Maroc, qui automatise le marketing d'influence.
Le 15 septembre 2026, cinq nouvelles participations ont été annoncées, dont les premières en Algérie et au Cameroun, deux marchés où le capital-risque institutionnel reste rare :
- Talenteo (Algérie), logiciel de gestion des ressources humaines destiné aux entreprises de taille intermédiaire d'Afrique francophone ;
- Paysika (Cameroun), néobanque proposant des cartes de paiement virtuelles et physiques aux particuliers et aux PME d'Afrique centrale ;
- ChipMango (Nigeria), positionné sur la conception de puces, la formation d'ingénieurs et des produits d'IA embarquée ;
- Delta Oil (Égypte), qui met en relation collecteurs d'huile de cuisson usagée et acheteurs internationaux de matières premières pour carburants renouvelables ;
- Bekia (Égypte), plateforme de recyclage qui rémunère ménages et entreprises pour leurs déchets valorisables.
Louai Djaffer, dirigeant de Talenteo, a salué un investisseur qui a regardé au-delà de la géographie de sa startup pour miser sur son ambition.
Des indicateurs qui sortent des sentiers battus
À ce jour, Madica a soutenu 18 startups dans 10 pays et 12 secteurs. Selon le programme, ces entreprises ont attiré des financements de suivi représentant en moyenne deux fois le montant de l'investissement initial. Le spectre sectoriel est large : climat, semi-conducteurs, intelligence artificielle, ressources humaines, biotechnologies, mobilité.
La composition du portefeuille traduit les priorités affichées dès 2022. Toutes les sociétés sont majoritairement détenues par des Africains, plus de la moitié comptent au moins une cofondatrice et 39 % sont dirigées par une femme. Les candidatures sont venues de 78 pays et de 28 secteurs, et 40 % d'entre elles provenaient de marchés situés hors des quatre principaux pôles du capital-risque africain. Ce dernier chiffre confirme qu'il existe une demande réelle de financement en dehors des circuits les plus suivis par les investisseurs.
Les critères pour candidater
Les conditions d'éligibilité sont publiques et restent stables :
- avoir son siège social en Afrique ;
- disposer d'un produit minimum viable avec une traction démontrée, notamment quelques clients payants ;
- compter des fondateurs engagés à temps plein ;
- n'avoir reçu que peu ou pas de financement institutionnel.
Les candidatures se déposent directement sur le site du programme. Pour un fondateur, ces critères dessinent une feuille de route assez claire : il ne s'agit pas de présenter une idée, mais un produit déjà confronté au marché. Des premiers revenus, même modestes, des indicateurs d'usage suivis avec rigueur et une équipe disponible à plein temps constituent le socle d'un dossier crédible.
Ce que cela change pour l'Afrique francophone
Le pre-seed est l'étape la plus fragile du parcours d'une startup. L'entreprise a besoin de capitaux pour passer d'un premier produit à un modèle reproductible, alors que les fonds institutionnels attendent souvent davantage de traction avant de s'engager. Dans de nombreux marchés francophones, cet écart est comblé par l'épargne des fondateurs, les proches ou quelques business angels. Un véhicule qui associe un ticket pouvant atteindre 200 000 dollars à un accompagnement de 18 mois répond donc à un besoin concret.
Le parcours de Madica montre d'ailleurs une ouverture progressive vers des marchés où le français est largement présent dans la vie des affaires : Tunisie, Maroc, Algérie, puis Cameroun. Talenteo cible explicitement les entreprises d'Afrique francophone, et Paysika vise l'Afrique centrale. Ces exemples offrent des repères utiles aux fondateurs d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, dont les marchés figurent parmi ceux que le programme cherche à mieux couvrir.
Avec 25 à 30 places à pourvoir dans les trois prochaines années, la concurrence entre dossiers restera forte, mais la fenêtre est réelle. Au-delà des entreprises financées, cette nouvelle phase apportera des données précieuses sur les sorties et les rendements du pre-seed africain, un segment encore peu documenté. Si les résultats confirment les premiers signaux, ils pourraient encourager d'autres investisseurs à s'intéresser plus tôt aux fondateurs du continent, y compris dans les marchés francophones longtemps restés à l'écart des grands flux de capital-risque.