Dakar dispose désormais d'une structure pensée pour faire sortir l'intelligence artificielle des laboratoires. Le jeudi 29 octobre 2026, le gouvernement sénégalais et la Fondation Gates ont lancé le Senegal AI Scaling Hub, un dispositif chargé d'accompagner le passage à l'échelle de solutions d'IA conçues localement. Santé, agriculture et éducation sont les trois secteurs désignés comme prioritaires pour les premières applications.
L'ambition affichée est claire : dépasser le stade des projets pilotes, nombreux sur le continent, pour aboutir à des services réellement utilisés par la population. Pour les startups sénégalaises qui travaillent sur l'IA, l'annonce ouvre une perspective nouvelle, celle d'un cadre où chercheurs, entreprises, étudiants et pouvoirs publics avancent ensemble sur des cas d'usage concrets.
Un partenariat signé à New York, lancé à Dakar
Le hub est la traduction opérationnelle d'un accord conclu le 24 septembre 2025, en marge de la 80e Assemblée générale des Nations unies. Ce jour-là, le président Bassirou Diomaye Faye et Bill Gates ont signé un partenariat stratégique évalué à plus de 10 millions de dollars, selon la Présidence de la République du Sénégal. L'accord visait à accélérer le New Deal Technologique, la stratégie numérique nationale présentée par le chef de l'État.
Le partenariat repose sur trois volets complémentaires. Le premier est le hub d'intelligence artificielle, aujourd'hui lancé. Le deuxième concerne les infrastructures publiques numériques, avec en ligne de mire une identité numérique sécurisée et interopérable pour chaque citoyen. Le troisième prévoit une unité d'exécution, une « delivery unit » chargée de suivre, d'évaluer et de faire avancer les projets numériques prioritaires de l'État.
Lors de la cérémonie de Dakar, Gabi Adotevi, responsable de programme pour les infrastructures publiques numériques à la Fondation Gates, a présenté l'identité numérique comme l'un des axes structurants de l'accord. Il a également indiqué que les effets du partenariat devraient se manifester progressivement au cours des prochaines années. Aucun budget spécifique au hub n'a été communiqué à ce stade : les chiffres doivent être précisés ultérieurement.
Rapprocher la recherche, les startups et les usagers
Le principe du Senegal AI Scaling Hub est de créer un point de rencontre entre ceux qui conçoivent les technologies et ceux qui en ont besoin. Chercheurs, jeunes pousses, entreprises établies et étudiants doivent y collaborer pour développer des applications adaptées aux réalités locales, qu'il s'agisse des langues nationales, des contraintes de connectivité ou des spécificités des systèmes de santé et des filières agricoles.
Boubacar Roger Thiam, directeur de la Promotion de l'Économie numérique et du Partenariat au ministère des Télécommunications et du Numérique, a décrit le hub comme un cadre de coordination des connaissances, des efforts et des moyens. Il a aussi encouragé les jeunes comme les moins jeunes à se former, en évoquant l'apparition de nouveaux métiers. Dans la même logique, il a affirmé que « L'intelligence artificielle ne doit pas être juste une technologie utilisée par les Sénégalais », traduisant la volonté de faire du pays un producteur de solutions et non un simple consommateur.
Cette ambition s'accompagne d'un objectif de formation à grande échelle. Le ministère des Télécommunications et du Numérique vise à former 500 000 personnes aux métiers et aux usages de l'IA, des étudiants aux travailleurs en passant par des publics qui n'ont encore jamais suivi de formation aux outils numériques. Plusieurs partenaires techniques et financiers internationaux accompagnent cette démarche. Pour les startups, ce vivier de compétences constitue un enjeu direct, car le recrutement de profils qualifiés en science des données et en apprentissage automatique reste l'un de leurs principaux freins.
Des fondations déjà posées par la recherche publique
Le hub ne part pas de zéro. En août 2026, le Sénégal a présenté à l'Union internationale des télécommunications le projet SENEGAL-AI, une architecture de grands modèles de langage développée par le laboratoire LITA de l'École supérieure polytechnique de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ces travaux s'appuient sur le supercalculateur national CINERI Taouey, une ressource de calcul rare dans la sous-région.
Le rôle du nouveau dispositif sera précisément de faire franchir à ces capacités de recherche l'étape des usages économiques et sociaux. Trois conditions sont souvent citées par les acteurs du secteur pour y parvenir : des compétences en nombre suffisant, des données exploitables et des infrastructures de calcul accessibles. Sur chacun de ces points, le pays dispose d'atouts, mais le passage de la preuve de concept au service déployé auprès de millions d'usagers demande des moyens et une coordination que le hub entend justement apporter.
Lors des échanges, le professeur Seydina Moussa Ndiaye, de l'Université numérique Cheikh Hamidou Kane, a plaidé pour un dialogue permanent entre les concepteurs de modèles et les utilisateurs finaux. Le commissaire Aly Kandé, de la division spéciale de cybersécurité du ministère de l'Intérieur, a de son côté mis en garde contre une dépendance à des outils d'IA importés dont le pays ne maîtriserait pas le fonctionnement. Ces deux interventions résument l'équilibre recherché : innover vite, sans perdre la maîtrise des technologies ni s'éloigner des besoins réels.
Une pièce du New Deal Technologique
Le hub s'inscrit dans le programme Sénégal Digital Factory, huitième programme prioritaire du New Deal Technologique. Ce programme vise à faire évoluer le pays d'un marché consommateur de technologies vers un écosystème capable de concevoir ses propres solutions. Il a déjà donné lieu, en octobre, à l'annonce d'un partenariat de 151 millions de dollars avec le Conseil mondial des investissements et des affaires pour l'Afrique et l'entreprise Blue Cloud Softech, axé sur la fabrication locale d'équipements électroniques.
Sur la scène internationale, le Sénégal a récemment défendu sa vision d'une IA inclusive, souveraine et responsable, notamment à Genève lors d'une session du Dialogue mondial sur l'intelligence artificielle qu'il a coprésidée, puis à Tokyo devant le groupe des amis du processus d'Hiroshima sur l'IA. Le lancement du hub donne un prolongement concret à ce discours, en le reliant à des projets nationaux identifiables.
Ce que le hub peut changer pour les entrepreneurs
Le Sénégal n'est pas le premier pays africain à accueillir ce type de structure. Au Nigeria, le Nigeria AI Scaling Hub est hébergé par la Lagos Business School avec le soutien du ministère fédéral des Communications, de l'Innovation et de l'Économie numérique, et bénéficie d'un engagement de la Fondation Gates pouvant atteindre 7,5 millions de dollars sur trois ans. Le jour même du lancement dakarois, cette structure présentait plusieurs organisations accompagnées, actives notamment dans la santé, l'agriculture et les langues africaines. Le modèle nigérian montre ce que les startups peuvent attendre d'un tel dispositif : une mise en relation avec les administrations, un appui méthodologique et un accès facilité aux terrains d'expérimentation.
Pour les jeunes pousses sénégalaises, l'intérêt est double. D'une part, le hub peut leur ouvrir les portes des ministères et des services publics, souvent difficiles d'accès pour une petite structure qui souhaite tester une solution en conditions réelles. D'autre part, la priorité donnée à la santé, à l'agriculture et à l'éducation oriente clairement les cas d'usage qui auront le plus de chances d'être soutenus. Les startups de l'agritech, de l'e-santé et de l'edtech qui intègrent déjà des briques d'IA, par exemple pour la prévision des rendements, l'aide au diagnostic ou l'apprentissage en langues nationales, ont donc tout intérêt à suivre de près les prochaines annonces.
Plusieurs questions restent ouvertes, à commencer par les modalités de sélection des projets, les ressources mises à disposition et le calendrier des premiers déploiements. Les informations attendues sur le budget permettront de mesurer l'ampleur réelle du dispositif.