Par Hervé Mbongu
Pendant quinze ans, les entrepreneurs africains ont construit les infrastructures qui permettent de payer, d’emprunter, de vendre, de se déplacer ou d’accéder à des services essentiels depuis un téléphone. Les paiements digitaux ont fluidifié les transactions. Le crédit a permis de financer des stocks, des véhicules, des équipements et des besoins de trésorerie. Les plateformes ont organisé la circulation des biens, des services et des revenus dans des villes de plus en plus denses.
Cette progression crée une nouvelle réalité économique : chaque actif financé, chaque stock constitué, chaque batterie installée, chaque moto mise en circulation ou chaque équipement professionnel acheté augmente la valeur produite, mais augmente aussi la valeur exposée aux chocs. Un accident, un vol, une panne, une maladie ou une interruption d’activité peuvent désormais fragiliser plusieurs acteurs à la fois : le propriétaire de l’actif, le prêteur, la plateforme, le fournisseur et parfois tout un modèle économique.
Une moto financée illustre bien ce mécanisme. Lorsqu’elle est immobilisée après un accident, le conducteur perd son outil de travail, le prêteur voit son remboursement fragilisé, la plateforme perd une capacité d’exploitation et l’actif financé perd une partie de sa valeur. Le même raisonnement vaut pour un commerçant qui perd son stock, une PME qui dépend d’un équipement productif, une fintech qui finance un client exposé à un choc de revenu ou une healthtech dont l’usage dépend de la capacité des ménages à payer des soins.
L’assurance prend de l’importance dans cette séquence parce qu’elle protège la continuité économique. Elle ne sert pas seulement à indemniser une perte. Elle permet à un actif de rester finançable, à une activité de reprendre plus vite, à un prêteur de mieux évaluer son risque, à une plateforme de réduire la volatilité de ses opérations et à un ménage de limiter l’impact d’un choc sur sa trésorerie.
L’Afrique urbaine rend cette question plus urgente. Le rapport Africa’s Urbanisation Dynamics 2025 estime que la population urbaine africaine pourrait passer d’environ 700 millions à 1,4 milliard d’habitants d’ici 2050. Cette densification va concentrer davantage de mobilité, de commerce, de santé privée, de services financiers, de logements, d’équipements professionnels et de plateformes dans les mêmes espaces économiques.
Dans une ville plus dense, les biens circulent davantage, les ménages consomment plus de services, les travailleurs dépendent plus fortement d’actifs productifs, les commerçants immobilisent plus de stock et les startups opèrent plus souvent des flottes, des batteries, des équipements ou des créances. Le développement économique augmente donc le besoin de protection au même rythme qu’il augmente la consommation.
L’assurance devient alors une infrastructure de second ordre, moins visible que le paiement ou le crédit, mais indispensable à leur durabilité. Le paiement fait circuler l’argent. Le crédit finance l’accès aux actifs. L’assurance protège la valeur créée lorsque ces actifs sont exposés à un choc.
Cette lecture permet de mieux comprendre pourquoi le secteur commence à attirer des initiatives plus spécialisées. En juin 2026, 3IF Ventures a annoncé le first close de 12 millions de dollars de l’Inclusive Insurance Investment Fund, un véhicule panafricain dédié aux startups d’assurance inclusive, co-ancré par FSD Africa Investments et ZEP-RE, avec un objectif final de 30 millions de dollars. Le fonds prévoit d’investir en equity du pre-seed à la Series B dans des entreprises early-stage à travers l’Afrique.
Le montant reste modeste à l’échelle du venture africain, mais la spécialisation du véhicule est plus intéressante que sa taille. Investir dans l’assurance demande une lecture différente de celle d’un modèle de paiement, d’un SaaS ou d’une marketplace. L’investisseur doit comprendre comment le produit est distribué, quel acteur porte le risque, comment les primes sont encaissées, comment les sinistres sont traités, quel rôle jouent l’assureur et le réassureur, et si la marge de commission reste cohérente avec le coût d’acquisition, le renouvellement et la qualité du portefeuille.
FSD Africa Investments et ZEP-RE donnent au fonds cette lecture sectorielle. Le premier apporte l’angle inclusion financière et développement de marché. Le second apporte l’expertise réassurance, essentielle pour analyser la qualité du risque et la relation avec les assureurs locaux. Le fonds prévoit aussi une enveloppe d’accompagnement pour aider les entreprises financées à structurer leur distribution, leurs partenariats assurantiels, le suivi des sinistres et leur reporting.
Cette logique montre bien que le capital seul ne suffira pas. Une insurtech devient crédible lorsqu’elle transforme un besoin de protection en activité suivie : contrats souscrits, primes encaissées, renouvellements observés, sinistres documentés, marge compréhensible et partenariat solide avec l’assureur ou le réassureur qui porte le risque.
Le lancement de Myka au Nigeria, quelques jours après l’annonce de 3IF, illustre l’autre partie du problème. Fondé par Sim Shagaya, Myka se positionne comme courtier digital d’assurance et distribue des produits auto, santé, voyage, vie, propriété et gadget. Sa stratégie repose sur des relais de confiance : pharmaciens, agents de voyage, associations, organisations locales et réseaux communautaires.
Ce choix de distribution est central. L’assurance repose sur une promesse future : le client paie aujourd’hui pour une protection dont il aura peut-être besoin plus tard. Dans des marchés où la confiance institutionnelle reste fragile, la qualité du canal peut compter autant que le prix ou le produit. Un pharmacien peut rendre une assurance santé plus crédible. Un agent de voyage peut proposer une assurance au moment où le risque devient concret. Une association peut faciliter l’adoption auprès d’un groupe qui partage les mêmes contraintes.
La bataille commerciale de l’assurance africaine se jouera donc dans la capacité à placer le produit au bon moment, par le bon intermédiaire, avec une promesse claire et un règlement de sinistre fiable. Le marché potentiel est important, mais il ne suffit pas. Beaucoup de ménages, commerçants, travailleurs indépendants et petites entreprises vivent déjà avec des risques qu’ils absorbent seuls. L’enjeu consiste à transformer ce besoin en produit souscrit, payé, renouvelé et économiquement soutenable.
Cette exigence rapproche l’insurtech de plusieurs autres verticales africaines. Dans la mobilité, l’assurance peut protéger le véhicule, le conducteur, la batterie, le prêt associé à l’actif et parfois le revenu d’activité. Dans le crédit, elle peut réduire une partie de la perte liée à un décès, une maladie, une perte d’activité ou la détérioration d’un actif financé. Dans le commerce, elle peut protéger le stock, la marchandise, le local ou l’interruption d’activité. Dans la cleantech, elle peut améliorer la bancabilité de batteries, compteurs, panneaux solaires, pompes, véhicules ou équipements agricoles.
Les startups qui intègrent correctement cette protection peuvent renforcer leur propre modèle. Une plateforme de mobilité qui protège ses actifs réduit une partie de la volatilité opérationnelle. Une fintech qui associe crédit et couverture peut améliorer la perte nette de son portefeuille. Une marketplace B2B qui protège les stocks ou les créances de ses commerçants rend son offre de financement plus solide. Une cleantech qui assure ses équipements peut faciliter la mise en place de dette, de leasing ou de financement d’actifs.
Pour un investisseur, l’intérêt ne portera pas uniquement sur le nombre de personnes encore peu couvertes. Il portera sur la capacité de l’entreprise à faire fonctionner une chaîne complète : acquisition, souscription, encaissement, renouvellement, traitement des sinistres, marge de commission, conformité et partenariat avec l’assureur qui porte le risque. Le marché devient intéressant lorsque le besoin de protection se transforme en portefeuille assurable.
Cette transformation donne à l’assurance une place particulière dans le prochain cycle entrepreneurial africain. Les premières infrastructures numériques ont permis de payer, d’emprunter, de vendre ou de se déplacer. La prochaine étape consistera à protéger les actifs et les revenus que ces infrastructures contribuent à créer.
L’assurance ne sera probablement pas la verticale la plus visible. Elle sera moins commentée que les paiements, moins spectaculaire que la mobilité électrique et moins médiatique que l’intelligence artificielle. Son rôle pourrait pourtant devenir central dans la solidité des modèles africains, parce qu’une économie qui finance davantage d’actifs doit aussi organiser la manière dont elle absorbe les chocs.
À mesure que les villes africaines concentreront davantage de véhicules, de stocks, de batteries, de logements, d’équipements, de créances et de services privés, la protection du risque cessera d’être un sujet réservé aux assureurs. Elle deviendra une condition de développement pour les ménages, les commerçants, les plateformes, les prêteurs et les investisseurs.
Sources
3IF Ventures / FSD Africa Investments / ZEP-RE — annonce du first close de 12 M$ de l’Inclusive Insurance Investment Fund, objectif de final close de 30 M$, co-ancres et enveloppe d’accompagnement.
Africa Global Funds — confirmation du first close de 12 M$ et présentation du véhicule comme fonds dédié à l’assurance inclusive africaine.
TechCabal — lancement de Myka, positionnement de courtier digital, produits distribués et approche par relais de proximité.
OECD / Africa’s Urbanisation Dynamics 2025 — projection de doublement de la population urbaine africaine à 1,4 milliard d’habitants d’ici 2050.
Standard Bank — pénétration assurantielle inférieure à 3 % dans la plupart des marchés africains hors Afrique du Sud, contre une moyenne mondiale supérieure à 7 %.