Le 30 octobre 2026, à Banjul, la fintech sénégalaise InTouch a signé un contrat de dix ans avec le ministère gambien des Finances et des Affaires économiques et la Gambia Revenue Authority, l'administration fiscale du pays. L'entreprise fondée à Dakar en 2014 par Omar Cissé, qui en est toujours le directeur général, va déployer une plateforme numérique de suivi des transactions et de collecte des recettes publiques, avec une priorité affichée : le secteur des jeux et paris en ligne.
Le marché a été attribué à l'issue d'un appel d'offres international lancé par les autorités gambiennes, au terme duquel trois candidats étaient en lice. Le ministre des Finances, Seedy K. M. Keita, présent à la signature, a parlé d'« une réforme importante » et annoncé que l'ensemble du gouvernement serait mobilisé pour sa mise en œuvre. Le montant du contrat n'a pas été rendu public.
Un tiers de confiance entre l'État et les opérateurs
Le dispositif retenu repose sur trois volets complémentaires. Le premier concerne le suivi : l'administration fiscale disposera d'une vue consolidée et en temps réel des opérations et des recettes, au lieu de s'appuyer principalement sur les montants déclarés par les contribuables eux-mêmes. Le deuxième porte sur l'encaissement : InTouch fournit une infrastructure sécurisée et interopérable pour collecter les paiements dus à l'État, que ce soit par mobile money, dans des points de vente partenaires ou par l'intermédiaire d'agents de terrain.
Le troisième volet est celui du contrôle. La plateforme intègre des outils d'audit et d'alerte, des rapprochements automatiques entre flux et obligations fiscales, des tableaux de bord et une traçabilité complète, afin de repérer les écarts et de limiter les pertes de recettes. Dans ce schéma, la fintech joue le rôle de tiers de confiance indépendant entre l'administration, les opérateurs et les usagers.
Le choix de cibler d'abord les jeux en ligne n'est pas anodin. Ce secteur, en forte croissance, reste difficile à contrôler pour une administration qui dépend en partie des chiffres transmis par les opérateurs. En accédant directement aux données de transaction, les autorités pourront comparer ce que les plateformes encaissent avec ce qu'elles doivent reverser, tout en suivant mieux les acteurs et en affinant leurs prévisions de recettes. La numérisation doit aussi réduire les déplacements et les files d'attente pour les démarches fiscales.
Une brique dans la modernisation des finances gambiennes
Ce contrat s'insère dans un mouvement de numérisation plus large engagé par Banjul. Les autorités ont déjà adopté le système ASYCUDA World pour les douanes, introduit des timbres fiscaux numériques et la facturation électronique, et lancé en octobre 2026 la plateforme de paiement GovPay. Le dispositif confié à InTouch vient compléter cet ensemble sur un segment où les recettes échappaient en partie au contrôle de l'État.
Pour Omar Cissé, l'enjeu dépasse la technique. Le fondateur d'InTouch considère que les outils de collecte et de suivi des flux financiers sont devenus une question de souveraineté, et que les données correspondantes « doivent rester sous la maîtrise des États ».
Un parcours régional bâti sur les licences
Avec cet accord, la Gambie, pays anglophone enclavé dans le territoire sénégalais, devient le sixième pays africain où InTouch accompagne une administration publique dans ce type de mission, après la Côte d'Ivoire, le Cameroun, le Gabon, le Burkina Faso et la Guinée-Bissau. L'entreprise s'est construite autour du paiement et de l'encaissement pour les entreprises : page de paiement en ligne, solution d'encaissement sur smartphone ou terminal, API de paiement, paiements de masse, liens de paiement ou encore facturation.
Son développement s'appuie sur un socle réglementaire étoffé. Selon son site, InTouch détient une licence d'établissement de monnaie électronique au Sénégal et le statut d'établissement de paiement en Côte d'Ivoire, au Mali et au Burkina Faso, délivrés sous l'autorité de la BCEAO, ainsi qu'une licence de transfert d'argent en Guinée et une licence de prestataire de services de paiement en Tanzanie. L'entreprise revendique également les certifications de sécurité PCI DSS et ISO/IEC 27001. Elle affirme servir plusieurs milliers d'entreprises clientes et plus de 60 000 agents.
La fintech avait déjà marqué les esprits en Afrique centrale, lorsqu'InTouch s'est implantée au Cameroun avec une filiale dotée de 500 millions FCFA. Le contrat gambien confirme une stratégie qui combine clients privés et contrats avec les États, deux marchés aux cycles très différents mais complémentaires.
Un signal pour les fintechs francophones
Pour l'écosystème, ce succès illustre la capacité d'une fintech d'Afrique de l'Ouest francophone à remporter un appel d'offres international face à d'autres prestataires, sur un sujet aussi sensible que les recettes fiscales. Le Sénégal confirme ainsi sa place parmi les places fortes du secteur, comme le montre notre classement des pays d'Afrique francophone qui comptent le plus de fintechs, et ses entreprises tech ont des arguments pour changer d'échelle, à l'image des startups opérant au Sénégal qui pourraient changer d'échelle d'ici 2031.
Les contrats de govtech offrent aux fintechs des revenus récurrents et une visibilité forte, mais ils exigent une fiabilité technique irréprochable, des garanties de sécurité des données et une capacité à travailler avec plusieurs administrations à la fois. La durée de dix ans retenue à Banjul donne à InTouch le temps de faire ses preuves.
Les prochains mois diront à quelle vitesse la plateforme sera déployée et quels gains de recettes l'État gambien pourra en tirer, aucun calendrier de mise en service ni objectif chiffré n'ayant été rendu public à ce stade. Si les résultats sont au rendez-vous, le modèle pourrait inspirer d'autres administrations de la région, confrontées au même défi : mieux capter les recettes d'une économie de plus en plus numérique. Pour InTouch, la Gambie constitue en tout cas une vitrine pour de futures candidatures, au-delà de l'espace francophone.