Le marché africain du capital-risque a retrouvé des couleurs en 2026, mais la carte des financements reste très concentrée. Selon le décompte de Africa: The Big Deal, l'Égypte (327 millions de dollars), le Nigeria (254 millions), le Kenya (126 millions) et l'Afrique du Sud (83 millions) ont dominé le premier semestre. Ces quatre marchés n'ont pourtant capté « que » 58 % des montants, ce qui laisse davantage de place aux autres écosystèmes. L'Afrique francophone en profite-t-elle vraiment ?
Un continent qui lève davantage, avec moins de tours
À l'échelle du continent, la reprise est réelle. Les startups africaines ont levé 1,44 milliard de dollars au premier semestre 2026, selon une analyse de TechCabal, à peine plus qu'un an plus tôt, mais avec seulement 146 tours annoncés contre 252 au premier semestre 2025. La dette pèse lourd dans ce total : 614 millions de dollars, contre 818 millions en fonds propres. Au troisième trimestre, Disrupt Africa recense 582,8 millions de dollars levés, le meilleur trimestre de l'année. Les méthodes diffèrent d'un observatoire à l'autre, mais toutes décrivent le même mouvement : moins d'opérations, des tickets plus gros et plus de dette. Un contexte exigeant pour des startups francophones souvent plus jeunes.
Le Bénin en tête, mais grâce à un seul acteur
Sur les huit premiers mois de l'année, le Bénin apparaît comme le seul pays francophone du top 5 continental, avec 327,1 millions de dollars selon TechCabal. Ce chiffre s'explique presque entièrement par Spiro, spécialiste des motos électriques et de l'échange de batteries. L'entreprise a annoncé le 1er juin une levée record de 215 millions de dollars en fonds propres, complétée trois semaines plus tard par 55 millions de dollars de NewTrails Capital, soit 270 millions pour ce tour. Spiro revendique plus de 2 500 stations d'échange dans sept pays africains. Africa: The Big Deal souligne toutefois que l'entreprise a cessé d'être centrée sur le Bénin vers 2022 et 2023. Ce montant spectaculaire renseigne donc peu sur la profondeur de l'écosystème béninois lui-même.
Côte d'Ivoire et Maroc, les deux marchés réguliers
Les deux pays qui affichent la dynamique la plus solide sont la Côte d'Ivoire et le Maroc, chacun au-dessus de 25 millions de dollars au premier semestre selon Africa: The Big Deal. À Abidjan, l'opération phare reste celle de GoCab, qui finance des véhicules pour les chauffeurs de VTC et de livraison : 45 millions de dollars annoncés en février, dont 15 millions en fonds propres et 30 millions en dette. Le tour en capital a été codirigé par E3 Capital et Janngo Capital, avec KawiSafi Ventures et Cur8 Capital. La néobanque Djamo, présente en Côte d'Ivoire et au Sénégal, chercherait de son côté à boucler une série C de 40 millions de dollars, une opération qui n'était pas encore finalisée selon les dernières informations publiques.
Le Maroc se distingue par la régularité de ses tours, avec au moins dix startups ayant levé plus de 100 000 dollars au premier semestre. Parmi les opérations notables de l'année :
- Yakeey, plateforme immobilière, 15 millions de dollars en série A en janvier, avec l'IFC, Beltone Venture Capital, Enza Capital et CDG Invest ;
- ORA Technologies, super application, série A portée à 10 millions de dollars en juillet ;
- WafR, portefeuille mobile adossé aux commerces de proximité, 4 millions de dollars en amorçage en février avec LoftyInc.
La proptech marocaine est particulièrement active, comme l'a montré la levée de 5 millions de dollars d'Agenz pour digitaliser l'immobilier. La fintech reste toutefois le fil conducteur des écosystèmes francophones, comme le rappelle notre classement des pays d'Afrique francophone qui comptent le plus de fintechs.
Un socle qui s'élargit depuis 2025
En 2025, selon Africa: The Big Deal, les startups francophones ont levé au moins 450 millions de dollars cette année-là. Le Sénégal dépassait 100 millions, porté par le financement de Wave, le Bénin aussi grâce à Spiro, et le Togo approchait 30 millions avec Gozem. Le Maroc comptait une trentaine d'opérations pour 58 millions de dollars et la Côte d'Ivoire 23 opérations pour 28 millions. Le signal le plus encourageant tient au nombre de tours : les opérations de plus d'un million de dollars sont passées de 22 en 2024 à 33 en 2025, contre une quinzaine en 2020, et celles de plus de 100 000 dollars de 76 à 107.
L'amorçage, maillon faible que les États tentent de combler
Le principal point de blocage reste le tout premier financement. D'après Africa: The Big Deal, l'amorçage ne représente qu'environ 1,5 % du capital investi en Afrique. Plusieurs initiatives publiques visent ce créneau. Le Sénégal a dévoilé le 20 juin, à VivaTech, Catalyst DER/FJ, un véhicule de 50 millions de dollars destiné aux startups en pré-amorçage et en amorçage, avec des tickets d'environ 50 000 à 60 000 euros pensés comme une marche vers des tours plus importants. Côté institutions de développement, le programme Fuzé de Digital Africa investit jusqu'à 100 000 euros en pre-seed.
La photographie de 2026 dessine une Afrique francophone moins visible que les quatre grands marchés, mais plus dense qu'il y a cinq ans. Pour un fondateur, trois enseignements se dégagent. D'abord, les gros montants vont aux modèles capables d'absorber de la dette, comme la mobilité ou le financement d'actifs, ce qui suppose des revenus récurrents. Ensuite, les investisseurs regardent de près les marchés réguliers, Côte d'Ivoire et Maroc en tête, où les tours de quelques millions de dollars deviennent plus fréquents. Enfin, les nouveaux fonds publics d'amorçage, s'ils tiennent leurs promesses, pourraient alimenter la prochaine génération de séries A. L'enjeu sera de transformer cette base plus large en tours de croissance réguliers.