Un besoin immense, une offre de soins encore étroite
En Côte d'Ivoire, la santé mentale sort peu à peu du silence, mais l'écart entre les besoins et la prise en charge reste considérable. Le 27 octobre 2026, lors d'une tribune du Centre d'information et de communication gouvernementale, le Pr Asseman Koua Médard, psychiatre et directeur-coordonnateur du Programme national de santé mentale (PNSM), a avancé un ordre de grandeur frappant : environ 3 millions de personnes, soit près de 10 % de la population, seraient susceptibles de présenter un problème de santé mentale. Dans le même temps, seules 60 000 à 70 000 personnes sont suivies dans les structures psychiatriques classiques.
Le pays a pourtant progressé. Selon le même responsable, le nombre de structures spécialisées avoisine désormais la centaine, en hausse d'environ 40 % entre 2019 et 2025, et les effectifs de spécialistes, toutes catégories confondues, sont passés d'une soixantaine à plus de 200 en l'espace de cinq à dix ans. Un progrès qu'il juge « réel », tout en reconnaissant que ce nombre « reste encore insuffisant au regard des besoins ».
La question du suicide illustre l'urgence. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime le taux de mortalité par suicide du pays à 23 cas pour 100 000 habitants par an. Une étude conduite entre 2019 et 2021 par le ministère de la Santé, de l'Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle, avec l'appui de l'OMS, a recensé 418 suicides et 927 tentatives. Les 10-24 ans représenteraient plus de 30 % des tentatives enregistrées, selon le PNSM. Pour mieux documenter le phénomène, un observatoire national, conçu comme une plateforme numérique de collecte et d'analyse des données, a été présenté en septembre 2026 à l'Institut national de santé publique d'Adjamé. Les autorités s'appuient aussi sur le 143, ligne verte nationale d'écoute et de prise en charge psychosociale.
C'est dans ce paysage que s'inscrit Mon Esprit Sain, une plateforme numérique conçue à Abidjan par la société e-Medicare. Son pari : utiliser le téléphone mobile et l'intelligence artificielle pour rapprocher les Ivoiriens d'un premier niveau d'écoute et d'orientation, puis, si nécessaire, d'un professionnel.
Ce que propose concrètement Mon Esprit Sain
La plateforme, accessible sur le web et sur iOS et Android, s'organise autour de plusieurs briques complémentaires. La première est un assistant conversationnel fondé sur l'IA, présenté comme joignable à toute heure. Il sert de point de contact pour échanger, poser des questions et être orienté vers des ressources adaptées.
Viennent ensuite des outils de suivi personnel :
- un journal d'humeur, pour garder une trace de l'évolution de son état émotionnel au fil des jours ;
- des questionnaires d'auto-évaluation utilisés internationalement, comme le PHQ-9, qui porte sur les symptômes dépressifs, ou le GAD-7, consacré à l'anxiété. La plateforme revendique plus d'une vingtaine de tests, parmi lesquels figurent aussi le DASS et le COPSOQ, ce dernier étant dédié aux risques psychosociaux au travail ;
- des objectifs de bien-être assortis de rappels.
Le troisième volet est humain : l'utilisateur peut consulter à distance un thérapeute, par vidéo, par téléphone ou par messagerie. Des contenus éducatifs, des groupes de soutien privés et des forums complètent l'ensemble.
L'éditeur prend soin de fixer les limites de son outil. L'assistant, rappelle-t-il, « ne saurait toutefois remplacer une consultation auprès d'un professionnel de santé », et un score obtenu à un questionnaire ne constitue pas, à lui seul, un diagnostic. Cette prudence est essentielle : une application peut aider à mettre des mots sur un malaise et à franchir le pas d'une consultation, elle ne se substitue ni au médecin ni au psychologue. En cas de détresse, le recours aux services d'urgence et aux lignes d'écoute reste la première démarche.
En mars 2024, le Programme national de santé mentale a organisé à Abidjan le premier Salon du capital humain, consacré à la « santé et sécurité psychologiques au travail », avec l'appui de l'OMS. Une table ronde y a réuni environ 300 chefs d'entreprise. L'enjeu économique est documenté à l'échelle mondiale : selon l'OMS, la dépression et l'anxiété entraînent chaque année la perte de 12 milliards de journées de travail, soit environ 1 000 milliards de dollars de productivité.
Pour une direction des ressources humaines, un outil numérique offrant un accès confidentiel à une écoute et à des consultations, couplé à des indicateurs globaux, peut constituer une réponse plus simple à déployer qu'un dispositif interne. Encore faut-il que les salariés aient confiance dans l'étanchéité entre leurs échanges personnels et leur employeur, d'où l'importance du caractère strictement agrégé des données remontées.
La confidentialité, condition de la confiance
Sur un sujet aussi intime, la sécurité des données n'est pas un argument marketing parmi d'autres : c'est la condition même de l'usage. La politique de confidentialité d'e-Medicare indique que les données sont chiffrées en transit et au repos, et que certaines notes personnelles peuvent bénéficier d'un chiffrement de bout en bout. Le site affirme que les informations des utilisateurs ne sont jamais vendues ni partagées, et fait référence à la loi ivoirienne n°2013-450 sur la protection des données à caractère personnel ainsi qu'au règlement européen RGPD.
Ces engagements restent, à ce stade, déclaratifs : aucune certification de sécurité délivrée par un organisme indépendant n'est mise en avant. De même, les indicateurs affichés par la plateforme, comme plus de 1 000 membres actifs et un taux de satisfaction de 98 %, ne sont pas accompagnés d'une méthodologie publique permettant de les vérifier. Pour gagner la confiance des entreprises clientes comme des autorités sanitaires, la publication d'audits ou de résultats évalués de façon externe constituerait un signal fort.
L'e-santé ivoirienne, un terrain en construction
Mon Esprit Sain n'est pas le premier produit d'e-Medicare. La société publie également sur l'App Store, depuis 2024, une application de santé du même nom destinée à la prise de rendez-vous médicaux en ligne, à la recherche de praticiens, à la gestion du dossier médical et aux rappels de prise de médicaments. Avec Mon Esprit Sain, l'entreprise se positionne sur une niche plus spécialisée, où la demande est forte et l'offre numérique locale encore limitée.
Le numérique peut répondre à plusieurs obstacles bien identifiés : la concentration des spécialistes dans les grandes villes, la crainte d'être vu en entrant dans un service de psychiatrie, ou encore la difficulté à trouver un interlocuteur en dehors des heures ouvrables. Les acteurs publics vont d'ailleurs dans le même sens en misant sur la prévention, le repérage précoce et la réduction de la stigmatisation. « Les troubles mentaux se soignent. Plus on consulte tôt, mieux on se rétablit », résume le Pr Koua Médard.
Les défis restent toutefois nombreux. L'accès aux smartphones et à une connexion stable n'est pas universel, en particulier hors d'Abidjan. La qualité de l'accompagnement dépend du nombre et de la qualification des professionnels inscrits, dans un pays où les spécialistes sont encore rares. Enfin, l'usage de l'intelligence artificielle dans un domaine aussi sensible appelle un encadrement rigoureux, notamment sur l'orientation des personnes en situation de crise vers des services d'urgence humains.
Perspectives
Si elle parvient à convaincre les employeurs, à fédérer un réseau solide de psychologues et à démontrer de façon indépendante la sécurité de ses données, Mon Esprit Sain pourrait devenir une porte d'entrée utile vers le soin, en complément du réseau public qui se renforce. Son évolution sera aussi un test pour l'e-santé ivoirienne : celui de sa capacité à traiter des sujets intimes avec la rigueur qu'ils exigent, en articulation avec le Programme national de santé mentale et les dispositifs d'écoute existants. Pour l'écosystème, la santé mentale est l'un des chantiers les plus exigeants, et l'un des plus porteurs de sens.