Douze millions de dollars : c'est le montant de la série A annoncée le 3 novembre 2026 par Journify, jeune pousse spécialisée dans la donnée publicitaire. Le tour est mené par Al Mada Ventures, le fonds de capital-risque basé à Casablanca du groupe marocain Al Mada, avec en co-chef de file Silicon Badia, qui avait déjà conduit le tour d'amorçage. La société, dont une partie de l'équipe travaille depuis le Maroc, voit sa valorisation multipliée par quatre par rapport à son précédent tour, sans que le montant absolu ne soit rendu public.
Autour de la table, les investisseurs historiques Shorooq et Bunat Ventures augmentent leur mise, tandis que deux nouveaux venus font leur entrée : Du Ventures, le véhicule d'investissement lancé en 2026 par l'opérateur émirati du, et Oraseya Capital, adossé à la zone franche de l'aéroport de Dubaï. L'argent doit servir à deux priorités clairement affichées : conquérir les marchés américain et européen, et renforcer les briques d'intelligence artificielle de la plateforme.
Un métier de l'ombre au cœur de la publicité en ligne
Journify se présente comme une infrastructure de « signal publicitaire ». Concrètement, la plateforme se place entre les systèmes internes d'une marque (site marchand, CRM, ventes en magasin, entrepôts de données) et les régies en ligne. Elle collecte les événements de conversion, comme un achat ou une inscription, les contrôle, les enrichit, puis les transmet directement de serveur à serveur à Google, Meta, TikTok, Snap et Amazon Ads.
L'enjeu est réel : avec le recul des cookies tiers, les bloqueurs et les règles sur la vie privée, une part des ventes n'est plus rattachée aux campagnes qui les ont déclenchées. Journify affirme que les plateformes publicitaires manquent ainsi 30 à 40 % des conversions. Or les algorithmes d'enchères de ces régies apprennent à partir de ces données : moins elles en reçoivent, moins elles ciblent juste, et plus chaque client coûte cher à l'annonceur.
La startup revendique un audit SOC 2 Type II et un engagement de conformité au RGPD, des gages utiles pour séduire des clients européens. Une couche d'intelligence artificielle surveille en continu la qualité des données transmises pour repérer et corriger les anomalies.
Une croissance rapide depuis 2024
L'entreprise a été cofondée par Taoufik El Jamali, son directeur général, Amine Chouki, directeur technique, et Omar Al Shoubaki, directeur commercial. Taoufik El Jamali a travaillé chez InVision, Shopkick et Smartsheet, Amine Chouki chez InVision et Docker, deux parcours forgés dans le logiciel américain. Le siège est à San Francisco, avec des bureaux à Dubaï et à Riyad et une équipe répartie notamment entre le Maroc, la Jordanie et l'Égypte.
Le produit n'a été lancé qu'en mars 2024. Neuf mois plus tard, il atteignait déjà un million de dollars de revenus annuels récurrents, selon la société. Début 2025, Journify bouclait un tour d'amorçage de 4 millions de dollars mené par Silicon Badia, avant un tour stratégique au montant non dévoilé, emmené par Shorooq, Bunat Ventures et Plug and Play, qui avait doublé sa valorisation au moment de son expansion dans le Golfe.
Aujourd'hui, la plateforme indique servir plus de 100 entreprises, qui pèsent ensemble plusieurs centaines de millions de dollars de dépenses publicitaires par an. Hossam Shafick, associé chez Silicon Badia, résume la trajectoire : depuis la première prise de participation de son fonds, la valorisation a été multipliée par plus de quatre et les revenus par plus de cinq.
Le pari américain
Ce nouveau tour marque un changement d'échelle. Après avoir validé son modèle dans le Golfe, l'un des marchés publicitaires numériques les plus dynamiques de la région, Journify veut s'attaquer aux États-Unis, premier marché mondial. Pour l'accompagner, la startup accueille à son conseil d'administration Ryan Burke, ancien directeur des revenus à trois reprises, qui avait côtoyé Taoufik El Jamali chez InVision. Selon lui, la question n'est plus de savoir si le produit fonctionne aux États-Unis, mais à quelle vitesse il peut s'y déployer.
Le directeur général rappelle, de son côté, que l'intelligence artificielle publicitaire ne vaut que par la qualité des signaux qu'elle reçoit. C'est le créneau de Journify, face à des concurrents comme Elevar ou Datahash et aux outils maison des régies.
Un vrai signal pour le capital-risque marocain
Pour l'écosystème marocain, l'opération est remarquable à double titre. D'abord par son montant : il pèse lourd dans un marché où les levées ont été rares en 2026, comme le montre notre panorama des pays d'Afrique francophone qui attirent les investisseurs. Ensuite par l'identité de son chef de file. Al Mada Ventures, qui se présente comme un fonds africain de 110 millions de dollars, s'affirme comme l'un des rares investisseurs du royaume capables de mener un tour de série A, après des paris parfois difficiles, comme l'a illustré la fermeture de l'agritech YoLa Fresh.
Le dossier s'inscrit dans un contexte où le Maroc cherche à muscler le financement de l'innovation. La Banque mondiale rappelait en octobre que son programme Innov Invest, lancé en 2016, avait permis de mobiliser plus de 70 millions de dollars de capitaux privés et de créer quatre fonds de capital-risque. Le sujet des secteurs les plus financés reste d'ailleurs central, comme le détaille notre analyse sur les secteurs qui attirent les investisseurs en Afrique francophone.
La suite se jouera sur le terrain commercial. Journify devra prouver qu'elle peut convaincre des annonceurs américains et européens habitués à des solutions locales, tout en tenant le rythme de croissance qui a séduit ses investisseurs. Si le pari réussit, la startup pourrait devenir l'une des rares références mondiales de la publicité numérique dont une partie de l'ingénierie est issue du Maroc, et offrir aux fonds marocains une démonstration concrète de leur capacité à accompagner des champions jusqu'aux grands marchés.