Une convention tripartite signée à Dakar
Le mardi 6 octobre 2026, à Dakar, le ministre des Télécommunications et du Numérique, Samba Diouf, a apposé sa signature au bas d'une convention qui pourrait marquer un tournant pour l'industrie technologique sénégalaise. Autour de la table figuraient deux partenaires : le Global Council for Investment and Business in Africa (GCIB, ou Conseil mondial des investissements et des affaires pour l'Afrique), représenté par son président exécutif, le Dr Idrissa Doucouré, et la société indienne Blue Cloud Softech Solutions, représentée par son directeur général, Chandrashekar Mudraganam.
L'enveloppe annoncée s'élève à 88,3 milliards de francs CFA, soit environ 150 millions de dollars. Ces ressources doivent être mobilisées auprès de partenaires techniques et financiers. Elles sont fléchées vers le programme numéro 8 du New Deal technologique, la stratégie numérique du Sénégal : la Sénégal Digital Factory.
Les rôles sont répartis. Le GCIB, structure enregistrée en Angleterre et au pays de Galles et basée à Londres, se positionne sur le montage de projets, la mobilisation d'investissements et la structuration de partenariats public privé. Blue Cloud Softech Solutions, entreprise fondée en 1991 à Hyderabad et cotée sur les bourses indiennes BSE et NSE, apporte son savoir-faire en intelligence artificielle, cloud, centres de données, cybersécurité et accélération de startups.
419 milliards FCFA d'importations à transformer en production locale
Le point de départ de ce projet est un constat chiffré. Selon le ministère des Télécommunications et du Numérique, le Sénégal achète chaque année à l'étranger environ 419 milliards de FCFA de matériel informatique, soit près de 720 millions de dollars. Une dépense qui pèse sur la balance commerciale et qui laisse au pays une place de simple consommateur dans la chaîne de valeur mondiale.
Samba Diouf a résumé l'ambition lors de la signature : faire évoluer le Sénégal, progressivement, d'une économie qui « importe et consomme principalement la technologie » vers une économie capable de la concevoir, de l'assembler, de la sécuriser, de la produire et de l'exporter. Au delà du matériel, les objectifs affichés touchent aussi à la territorialisation de la connectivité, à la numérisation des services publics et au positionnement de Dakar comme centre d'un écosystème numérique régional. La santé, l'éducation, la formation professionnelle et l'entrepreneuriat sont cités parmi les secteurs qui devraient en bénéficier.
L'enjeu est aussi social. Une publication consacrée à l'unité d'assemblage de l'entreprise SunuCorp estime que 54 % de la population n'a pas accès à des équipements informatiques et mobiles, en grande partie à cause de leur coût. Produire sur place pourrait, à terme, contribuer à rendre ces terminaux plus accessibles.
Ce que prévoit la Sénégal Digital Factory
Le programme n'est pas né le 6 octobre. Il a été présenté le 23 avril 2026 à Dakar, lors de l'installation de son comité technique (COTECH), par Roger Thiam, directeur de l'Économie numérique et des Partenariats au ministère. Son investissement global était alors estimé à 100 milliards de FCFA, avec un objectif de 150 000 à 200 000 emplois directs et indirects sur cinq ans. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la coopération allemande (GIZ) étaient présentés comme partenaires techniques et financiers.
L'architecture du programme repose sur plusieurs briques : des centres de recherche et développement, des fablabs répartis dans les territoires, des capacités de calcul et des micro unités industrielles spécialisées dans les composants électroniques. L'exemple de coques de téléphone fabriquées par impression 3D avait été donné pour illustrer la logique : remplacer des importations, même modestes, par des solutions conçues localement. Roger Thiam avait alors lancé : « Il est temps de passer de la consommation à la production ». Il rappelait aussi que le marché africain des smartphones représente environ 74 millions d'unités par an.
La convention d'octobre précise le volet industriel. Le complexe d'assemblage est annoncé à Diamniadio pour décembre 2026, avec comme premiers produits des ordinateurs, des smartphones et des tablettes. En juin, Roger Thiam affirmait déjà que fabriquer ordinateurs et terminaux au Sénégal « n'est plus un rêve irréalisable ».
Quelle place pour les startups sénégalaises ?
C'est sans doute l'aspect le plus concret pour l'écosystème. Le périmètre de l'accord couvre l'assemblage, le contrôle qualité, la fourniture d'accessoires, la certification et la propriété intellectuelle. Environ 200 startups sénégalaises pourraient être mobilisées sur ces différents maillons, avec un volet de transfert de technologies et de formation.
Pour les jeunes entreprises, cela ouvre plusieurs pistes. Les fabricants d'accessoires et de pièces simples peuvent trouver un débouché industriel. Les spécialistes du logiciel embarqué, de la cybersécurité ou de l'intelligence artificielle peuvent se positionner sur l'intégration de solutions dans les terminaux. Les cabinets et startups de services peuvent accompagner la certification et la gestion de la propriété intellectuelle, deux compétences encore rares dans la région.
Le programme s'appuie aussi sur des initiatives déjà engagées. En avril 2026, une démarche baptisée « Sénégal Digital Factory : de l'idée au produit » a été lancée avec l'UniPod de Diamniadio, rattaché à l'Université Amadou Mahtar Mbow, pour soutenir l'innovation, le prototypage et le passage à la production. L'expérience de SunuCorp, qui exploite un site pilote à Keur Ndiaye Lo avec une capacité estimée à 7 500 ordinateurs par an à partir de pièces importées, montre qu'un tissu d'assembleurs locaux commence à exister.
Un cadre de coopération encore à préciser
Plusieurs éléments restent à clarifier. Le communiqué publié par Blue Cloud Softech Solutions décrit le texte signé comme un protocole d'accord non contraignant et non exclusif, d'une durée de trois ans. Les projets précis et les partenariats public privé devront faire l'objet d'accords écrits distincts, conformes au droit sénégalais et aux règles de la commande publique. Un comité de travail conjoint pourrait être mis en place pour établir des plans annuels et suivre les avancées.
Ce même communiqué inscrit la coopération dans un ensemble plus large de programmes phares du New Deal technologique : la Sénégal Digital Factory, mais aussi la Data and AI Factory, l'AI Scaling Hub et le programme dédié à l'écosystème des startups. Il évoque la création d'environnements d'expérimentation, de bacs à sable numériques et de bancs d'essai, ainsi que l'identification de clusters d'innovation et de programmes pour startups. Il prolonge un premier protocole signé en avril 2026 entre le GCIB et Blue Cloud Softech Solutions autour d'une initiative de Digital Factory au Sénégal.
En clair, l'enveloppe de 88 milliards de FCFA correspond à un objectif de mobilisation de fonds, et non à des sommes déjà décaissées. Les modalités de sélection des 200 startups, le calendrier détaillé et la répartition des financements entre infrastructures, formation et soutien aux entreprises restent à publier.
Perspectives : du logiciel au matériel
Jusqu'ici, l'écosystème numérique sénégalais s'est surtout construit autour du logiciel, des services et des plateformes. La Sénégal Digital Factory propose un changement d'échelle en ouvrant la voie au matériel, un segment exigeant en capitaux, en compétences techniques et en normes de qualité. Le Dr Idrissa Doucouré défend un modèle dit « hub-and-spoke », censé relier les écosystèmes locaux, régionaux et internationaux et favoriser le transfert de compétences. Si le complexe de Diamniadio ouvre comme prévu en décembre 2026 et si les startups sont réellement associées aux différents maillons, le Sénégal pourrait devenir l'un des premiers pays d'Afrique francophone à structurer une filière électronique locale. Pour les entrepreneurs, le moment est venu de suivre de près les prochaines annonces du ministère et de se préparer à répondre aux appels qui en découleront.