L'atelier s'est ouvert le mardi 3 novembre dans la capitale burkinabè, sous la conduite du ministère de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques du Burkina Faso. La séance inaugurale a été coprésidée par les ministres chargés du numérique des trois États. La ministre burkinabè, Dr Aminata Zerbo/Sabané, a fixé le ton en prévenant les participants que la mission était « exigeante ». L'objectif n'était plus de formuler des intentions, mais de produire des documents opérationnels : protocoles d'accord, notes conceptuelles, schémas d'architecture technique et calendriers d'exécution.
Au terme des travaux, le jeudi 5 novembre, la feuille de route a été adoptée. Le rapporteur général, Abdoul Kader Ky, président de la délégation malienne, a présenté un bilan chiffré : sur 18 livrables examinés, 16 ont été finalisés et les deux restants sont achevés à 80 %, soit un taux moyen d'achèvement proche de 98 %. Pour Borlli Michel Jonas Somé, qui représentait la ministre burkinabè, les experts remettent un ensemble de documents « parfaitement stabilisés » sur les plans technique, juridique, économique et institutionnel. Côté nigérien, Mashoul Abdel Nasser a résumé l'ambition commune en présentant le numérique comme un « accélérateur de développement, de sécurité et d'intégration économique ».
Cinq chantiers pour un espace numérique commun
Le programme retenu s'articule autour de cinq axes. Le premier porte sur le partage des infrastructures numériques entre les trois pays, avec l'installation d'un centre confédéral de supervision des réseaux, un NOC, au plus tard le 31 décembre 2028. Les cadres juridiques et tarifaires de l'interconnexion doivent, eux, être harmonisés d'ici au 30 juin 2027. Pour des pays enclavés, qui dépendent des câbles sous-marins de leurs voisins côtiers, la question de l'interconnexion est centrale.
Le deuxième chantier concerne la connectivité par satellite. Les trois États prévoient de créer un pôle régional pour les opérateurs de satellites non géostationnaires, dits NGSO, ces constellations en orbite basse qui promettent d'apporter Internet dans les zones éloignées. Une étude approfondie sur les droits d'atterrissage satellitaire doit être menée dans un délai de douze mois, en parallèle d'une harmonisation du cadre réglementaire qui s'appliquera à ces opérateurs.
Le troisième axe vise l'achat groupé de bande passante Internet. En négociant ensemble, les trois pays espèrent peser davantage face aux fournisseurs de capacité internationale et faire baisser des coûts qui se répercutent directement sur les prix payés par les entreprises et les particuliers.
Le quatrième chantier est consacré à la cybersécurité, avec la mise en place d'un dispositif régional de réponse aux incidents informatiques. Les experts proposent de financer durablement les équipes de réponse, les CERT, grâce aux fonds du service universel et aux redevances de régulation. Enfin, le cinquième axe porte sur la modernisation et l'intégration des services postaux : un atelier régional sur le service postal universel réunira les régulateurs dans un délai de trois à six mois.
Une coopération déjà amorcée par les régulateurs
Ce travail prolonge une dynamique engagée depuis plusieurs mois. En septembre 2026, les régulateurs des télécommunications et des postes des trois pays, dont l'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes du Burkina Faso, ont signé à Ouagadougou une convention instituant le Conseil des régulateurs du Sahel. Cette instance doit traiter de l'itinérance mobile, de la gestion des fréquences aux frontières, de la cybersécurité et de la circulation des colis. En juillet, le Mali avait de son côté adopté, lors de sa Semaine du numérique, une feuille de route visant la couverture universelle de son territoire d'ici 2030.
La question de la souveraineté des données et des infrastructures traverse aussi les initiatives privées. Au Burkina Faso, des entrepreneurs développent déjà des outils hébergés localement, à l'image de la messagerie Kuma lancée par Aïobi. Sur le terrain de la sécurité, la région voit également émerger des capacités privées, comme le montre le centre régional de cybersécurité ouvert à Abidjan par Cybastion et Cisco.
Ce que cela peut changer pour les startups
Pour les entrepreneurs du numérique installés dans les trois pays, l'enjeu est concret. Une bande passante moins chère et des réseaux mieux interconnectés réduisent le coût d'exploitation des services en ligne, des plateformes de paiement aux applications de commerce. L'harmonisation des règles d'interconnexion et des cadres applicables aux opérateurs satellitaires pourrait aussi simplifier le déploiement d'une même solution dans les trois pays, plutôt que sur trois marchés cloisonnés.
Le volet cybersécurité ouvre par ailleurs des perspectives pour les sociétés spécialisées : formation, audit, surveillance des réseaux et gestion des incidents sont des métiers appelés à se développer si les CERT nationaux disposent de financements réguliers. L'écosystème burkinabè a d'ailleurs montré sa vitalité lors de l'édition 2026 du Faso Digital, qui a réuni 201 innovations, signe d'un vivier de talents capable de répondre à ces nouveaux besoins.
Rendez-vous fin novembre pour les signatures
La prochaine étape est fixée : les conventions issues de ces travaux doivent être signées en marge de la Semaine du numérique, organisée au Burkina Faso du 24 au 27 novembre 2026. Ce rendez-vous permettra de mesurer la volonté politique des trois gouvernements à transformer les documents techniques en engagements formels. Les échéances inscrites dans la feuille de route, de la mi-2027 pour l'interconnexion à la fin 2028 pour le centre de supervision, donneront ensuite aux acteurs du secteur, opérateurs, investisseurs et startups, des repères pour planifier leurs projets dans l'espace sahélien. Le rythme de mise en œuvre, et la capacité à mobiliser les financements nécessaires, diront si cette intégration numérique devient une réalité tangible pour les usagers.